Coutures : Alice Winocour met à nu les cicatrices d’Angelina Jolie

Coutures : Alice Winocour met à nu les cicatrices d’Angelina Jolie

A Paris, dans le tumulte de la Fashion Week, Maxine, une réalisatrice américaine apprend une nouvelle qui va bouleverser sa vie. Elle croise alors le chemin d’Ada, une jeune mannequin sud‐soudanaise ayant quitté son pays, et Angèle, une maquilleuse française aspirant à une autre vie. Entre ces trois femmes aux horizons pourtant si différents se tisse une solidarité insoupçonnée. Sous le vernis glamour se révèle une forme de révolte silencieuse : celle de femmes qui recousent, chacune à leur manière, les fils de leur propre histoire.

Avec Coutures, Alice Winocour avance en terrain familier. On s’entend : un traumatisme surgit dans un cadre fermé et bouleverse le corps et le cœur du ou de la protagoniste.

La réalisatrice, assurément l’une des plus brillantes du cinéma européen, nous a plongés tour à tour dans un hôpital psychiatrique, une villa luxueuse, un centre spatial, une maison de campagne, et, dans Coutures, l’univers de la fashion week.

Au fil de ces récits, on a subit la folie et l’hystérie présumée de femmes, le stress post-traumatique d’un soldat, la pression psychique d’une spationaute, la reconstruction post-attentat d’une parisienne. Nous voici face à une américaine à qui on annonce un cancer.

Réparer les vivants

Un cinéma de la résilience se révèle. Il s’agit, toujours, de « réparer les vivants », comme l’écrivait Maylis de Kerangal. Et ici, comme son titre l’indique, de recoudre. On recoud une robe, une cicatrice, ou le fil de son histoire. Tous les films de Winocour mènent d’une obscurité qui entache nos esprits à une quête de lumière. L’âme est abimée, mais le corps est en mouvement. Le corps dit ce que les mots n’arrivent pas à exprimer : des crises, de la paranoïa, de l’épuisement, des dissociations, du déni, une tumeur. Il se rebelle.

La réalisatrice regarde donc ces corps. Un « female gaze » assumé, une mise à nue de l’intime. Sa caméra interroge : qui regarde qui, et comment. Il peut naître de l’envie, de la solidarité, de l’empathie, de l’écoute, du rejet aussi. Chez elle, les fesses d’un homme deviennent objet de désir, un sein féminin n’est plus qu’un aspect anatomique. Elle retourne nos regards.

L’autre aspect de son cinéma tient dans une déconnexion du réel. Ses personnages sont là, sans être là. Il y a toujours une distance qui s’impose à eux. Loin de leur enfant, loin de la vie. Plongés dans leur travail. Fuyant leur vie tout en s’ingéniant à vouloir la maîtriser. Winocour insère alors des personnages qui ramène sur terre, des gestes qui réveillent, des détails du quotidien qui offrent un peu de magie.

Alors le personnage peut redevenir le sujet. Pour Coutures, il s’agit d’une réalisatrice américaine de films de genre, récemment divorcée, mère d’une ado, et qui est appelée à Paris pour faire un film de commande devant ouvrir le défilé d’une grande marque de Haute-couture.

A Mighty Heart

Angelina Jolie trouve ici son plus beau rôle depuis 17-18 ans, et s’y donne à corps perdu avec un plaisir communicable et une sensibilité désarmante. Elle est l’astre solaire du film, et autour d’elle gravite une ribambelle de gens, avec qui elle tisse des liens plus ou moins profonds, plus ou moins longs. Un chef op séduisant et en partie déconstruit (Louis Garrel), une mannequin novice qui a abandonné ses études en pharmacie (Anyier Anei), une couturière sous pression (Garance Marillier), une maquilleuse précaire (Ella Rumpf), un oncologue précis (Vincent Lindon), une malade fataliste (Aurore Clément), etc. Malheureusement, toutes ces histoires ne produisent qu’un collage de vignettes parfois mal assemblées. Le film forme un patchwork aux coutures parfois grossières entre des matières trop diverses, si on osait filer la métaphore. Mais après tout, Winocour appuie elle aussi sur cette métaphore où la haute-couture sert de « modèle » pour quelques reprises existentielles.

Ce qui fait de Coutures son film le moins intense, malgré un sujet poignant. La mise en scène comme l’interprétation ne sont pas en cause. On devine un désir de filmer des femmes fortes et vulnérables, mortelles et combattives. Autant d’éléments pour offrir à des comédiennes une riche palette de jeu. Nous ne sommes pas dans du film prêt-à-porter. Mais le scénario, avec ses quelques facilité et des scènes un peu vaines, ainsi que le montage parviennent difficilement à donner une cohérence à l’ensemble. Certains personnages, comme celui de la couturière, sont abandonnés. D’autres, comme celui de la mannequin sud-soudanaise auraient mérité davantage de place tant son histoire (personnelle et fictionnelle) est un film en soi. Dans ce va-et-vient, difficile de saisir le fil conducteur et de s’attacher à chacune d’entre elles.

Ensemble, c’est tout

D’autant que le milieu dans lequel tout ce petit monde évolue s’efface progressivement. Comme s’il n’intéressait plus la cinéaste quand le récit bascule vers un autre milieu, l’hôpital. On passe du patron qui sert à découper le tissu pour composer une robe aux traits tracés (au feutre rouge) sur la poitrine en vue de l’opération. Les jeunes corps maigres des top models (qui cachent de nombreuses névroses) fait place à celui plus sensuel et plus mature d’une mère. De la même manière, Winocour laisse sur le bas côté son observation des travailleurs/travailleuses (occupés à leur tâche, compétents, consciencieux, parfois en souffrance). Là encore, Coutures vacille dans un temps plus oisif, plus passif. L’activité professionnelle en vient à déranger son film (ce qui explique la disparition de la couturière) qui préfère des moments plus intériorisés, plus convenus aussi.

Trop de couches se superposent. Trop de possibilités sont offertes. Mais rien ne les relie vraiment. Chacun/chacune est dans son histoire, sans qu’elles ne se mélangent harmonieusement. Face à ce puzzle baroque, entre film sur la mode et message de salubrité publique sur le dépistage, on ne peut qu’être décontenancé. Alice Winocour n’a pas su prendre la distance nécessaire par rapport à son sujet. Mais, au moins, elle a réussi un beau film sur la sororité. Car c’est bien cela qu’on retient : les petits gestes d’attention, les partages d’intimité, les sourires de compassion, l’élan spontané d’une entraide sans calcul, la bienveillance des femmes entre elles dans ce monde tempêtueux et cette vie qui ne leur fait aucun cadeaux.

Coutures
1h46
En salles le 18 février 2026
Réalisation : Alice Winocour
Scénario : Alice Winocour et Jean-Stéphane Bron
Musique : Filip Leyman et Anna von Hausswolff
Image : André Chemetoff
Distribution : Pathé
Avec Angelina Jolie, Ella Rumpf, Anyier Anei, Louis Garrel, Vincent Lindon, Garance Marillier, Grégoire Colin, Aurore Clément, Yuliia Ratner, Finnegan Oldfield, Miglen Mirtchev...