« Planètes » et « Scarlet et l’éternité »: voyages (spirituels) en terres inconnues

« Planètes » et « Scarlet et l’éternité »: voyages (spirituels) en terres inconnues

La même semaine, coïncidence, sortent en salles deux films d’animation que tout oppose stylistiquement : Planètes de Momoko Seto, projeté à la Semaine de la Critique à Cannes et à Annecy l’an dernier, et Scarlet et l’éternité, de Mamoru Hosoda, qui a eu les honneurs du Festival de Toronto.

Il ne s’agit pas d’amoindrir l’un ou l’autre : les deux films démontrent une fois de plus que l’animation est diverse et riche tant du côté de l’imaginaire que de la technique.

Ce qui les relie est ailleurs. Car a priori, il n’y a aucun point commun entre quatre akènes de pissenlit et une princesse danoise dans le coma. Pourtant les deux ont une quête similaire, celle de survivre dans un monde hostile (et extra-terrestre).

Planètes : les pissenlits dans l’espace

Chez Momoko Seto, c’est le monde du vivant qui règne. La Terre sur laquelle poussent les pissenlits est détruite. Quatre akènes s’envolent dans l’espace jusque’à atterrir sur une autre planète où ils doivent chercher un sol fertile et accueillant pour se reproduire. Le film est d’une beauté magistrale. Le time-lapse ajoute à la majesté de l’animation, composite de prises de vues réelles et de 3D. Cette odyssée où faune et flore évoluent et coexistent n’est pas sans péril. Tsunami, tempête de sable, champignons tueurs, mente religieuse agressive, calamars, papillons, limaces-destriers, etc… vont tendre l’épopée, parfois fatale. Sans aucun dialogue, le récit est limpide et les enjeux lisibles.

Dans un environnement où la cinéaste (qui travaille pour le CNRS) a puisé ses images au Japon, en Islande ou en France, on est ébahit par la précision et la délicatesse de chaque décor et de chaque « protagoniste ». C’est un peu Microcosmos dans Abyss, Star Wars ou Dune. Les héros sont ainsi des graines de pissenlit, cette plante dont on aime tant souffler les poils blancs, légers comme des plumes quand ils s’envolent. Quoi de plus fragile? C’est sans doute cette vulnérabilité qui les rend si attachantes. Les voilà migrantes climatiques contraintes de s’exiler pour ne pas être décimées.

Planètes, tout comme Flow avant lui, confirme l’intérêt pour un monde de silence. Cependant, cela suffisait amplement pour que cette science-fiction métaphorique nous captive. L’ajout d’une couche de « psychologie » aux quatre pissenlits s’avère superflu. En leur écrivant une partition « anthropormophique », où chacune est dotée d’une personnalité différente (la courageuse, la peureuse, l’audacieuse…), les auteurs ont dilué l’histoire jusqu’à la formater. Ainsi, la poésie qui nous émerveille est ainsi ponctuellement gâchée par des réactions hors-sujet. L’aventure qui nous est proposée n’a pas la même saveur puisqu’on nous l’humanise (on en vient à deviner leurs actions « humaines », là où Flow restait dans son règne animal). On aurait juste voulu contempler ces mondes cosmiques et se laisser transporter par la métaphore de ce beau film, où le hasard, la biologie et la chimie forment une alliance magique.

L’émerveillement, heureusement, l’emporte sur ces considérations narratives, et ouvre grand la porte vers un monde imaginaire où le vivant coexiste en toute quiétude loin de l’humain destructeur. L’esprit de la nature est le seul dominant.

Scarlet : une guerrière dans le coma

C’est justement l’inverse dans Scarlet et l’éternité, puisqu’ici nous sommes au Royaume des morts. L’humain, celui qui fait la guerre et qui conquiert, est au cœur de cette histoire shakespearienne. Sa quête spirituelle est existentialiste, éthique, philosophique. La nature a peu de place : un grand désert, une montagne énigmatique, les enfers… Mamoru Hosoda livre ici le paysage de notre inconscient et de notre subconscient. Un pays des cauchemars en quelque sorte. Lorsque la mort nous envahit, nous sommes envoyés dans un monde où le passé et le futur se confondent et où les vivants et les morts cohabitent provisoirement. Dans cet environnement fantasy, une princesse danoise se retrouve seule et démunie. Son oncle, après avoir tué son frère le Roi et repris le trône, l’a empoisonnée. La voici donc Lady Vengeance, qui, par un heureux concours de circonstance, va croiser un jeune infirmier contemporain japonais. Une guerrière et un pacifiste.

Tout ici est l’opposé de Planètes : le scénario est dense, la narration complexe, et parfois aventureuse, les personnages tourmentés. Hamlet dans Final Fantasy. Un grand mix métaphysique où s’invitent un dragon menaçant, des bédouins d’ici et d’ailleurs, des soldats en embuscade, des réfugiés en exode… On se laisse facilement emporter dans ce maelström où sentiments, angoisses et combats s’intercalent dans cette odyssée d’outre-tombe. Hosoda trouve toujours la judicieuse idée pour faire respirer son récit tout en embarquant le spectateur dans ce périple périlleux à travers un purgatoire peu imaginatif.

Las, contrairement au film de Momoko Seto dont la somptuosité visuelle nous hypnotise, la direction artistique de Scarlet et l’éternité est déstabilisante, pour ne pas dire peu séduisante. Où est passé le génie du réalisateur de Summer Wars, Les enfants loups et Le garçon et la bête, qui en faisait un digne héritier d’Hayao Miyazaki?

À la frontière du jeu vidéo (notamment tous ces personnages secondaires qui se révèlent juste des figurants ou des atouts pour la belliqueuse princesse aux cheveux roses) et du film d’errance à la morale somme toute simpliste, le film s’emmêle les pinceaux et les pixels dans un mélange sans queue ni tête de textures, de styles et d’influences. La partie danoise rappellera les villages européanisés de Miyazaki, mais pour le reste, entre les paysages désertiques assez fades, les bâtiments médiévaux qui font écho au Seigneur des Anneaux (foule rageante comprise), les arrière-plans hyper précis sur lesquels se superposent des personnages d’animes télévisés, une fluidité pas toujours maîtrisée et un cadrage assez banal, on s’interroge sur l’ambition initiale. Une impression de collage un peu brouillon, où 2D, 3D, ultraréalisme et hypersimplisme ne parviennent jamais à s’harmoniser. Cette dissonance entraîne une confusion permanente sur l’histoire, entre deux temporalités, plusieurs espaces ou multiples dimensions.

Ici, aucune beauté ni poésie pour justifier ces maladresses volontaires. L’expressionnisme et les influences des peintres espagnols de la Renaissance n’y font rien. Scarlet se noie dans son propre cauchemar, et nous avec, tandis qu’on pouvait espérer un épilogue moins niais.

Si bien, qu’à la comparaison, on préfère encore la magnificence de l’écologique Planètes, malgré son récit cousu de fil blanc, à cette fresque humaniste qu’est Scarlet et l’éternité, trop indécise sur ses choix pour nous conquérir. Mais les deux proposent, à leur manière, un voyage fascinant.