À travers l’amitié entre Jean Luchaire et Otto Abetz — futurs artisans de la collaboration —, la dérive progressive de deux hommes qui militaient jadis pour la paix franco-allemande. En parallèle, la trajectoire de Corinne Luchaire, jeune star déchue incarnée qui voit la Seconde guerre mondiale fracasser ses rêves.
Xavier Giannoli ne manque pas d’ambition : un film de plus de trois heures sur la période tabou de l’Occupation. Et ce n’est pas le point de vue glorifiant de la Résistance qui l’intéresse.
Les rayons et les ombres s’intéresse aux zones d’ombres, justement, de la Seconde Guerre Mondiale. La caméra observe ceux qui ont collaboré, ceux qui se sont compromis avec les Nazis. Le cinéma français a plutôt été rare de ce côté là. Le plus important fut Lacombe Lucien de Louis Malle, qui suit un jeune homme glissant vers la collaboration par opportunisme, vide moral et bêtise sociale. Uranus de Claude Berri s’est davantage attaché au camp des vaincus, des anciens pétainistes ou accommodés, au moment de la Libération. Le régime de Vichy a aussi inspiré Claude Chabrol (L’œil de Vichy) et Costa-Gavras (Section spéciale).
Autant dire que cela faisait presque trente ans qu’aucun grand film n’a voulu aborder cette période de compromissions. Giannoli a le mérite de regarder son sujet frontalement, sans héros, ni happy-end.
Le réalisateur refuse en effet tout manichéisme, préférant la complexité morale de ses personnages. Ce qui ne l’empêche pas de les juger, et de les condamner. Mais, comme il s’agit de cinéma, le film ose un pari humaniste, peut-être un peu trop empathique. Car dans ce clair-obscur, rien n’est noir, rien n’est blanc.
Un trio ambivalent
En choisissant le journaliste Jean Luchaire, sa fille actrice Corinne et son ami diplomate Otto Abetz, le cinéaste s’offre trois destins bien plus ambigus que ceux d’autres collabos, à commencer par l’antisémite Céline (remis à sa place dans le film). Luchaire est un pacifiste sincère, venu de la gauche, et s’accommodant doucement à la collaboration par opportunisme et cupidité plutôt que par conviction.

Mais c’est aussi un homme qui sauvera des Juifs et qui autorisera la Résistance à utiliser ses imprimeries. Il est aidé par son ami Abetz, avec qui il a partagé l’idéal d’une réconciliation franco-allemande après la Première guerre mondiale, et appelé à la fraternité des peuples (incluant les Juifs). Ambassadeur d’Hitler à Paris, leur alliance va les servir l’un et l’autre, sans aucune digue éthique. Le confort et le pouvoir suffisent à les corrompre intellectuellement, politiquement, humainement. Enfin, la fille, vedette de cinéma plus que prometteuse, profiteuse insouciante de cette vie mondaine durant la guerre, apparait finalement comme une victime collatérale de sa complicité inaliénable avec le paternel.
Choisir son camp n’a rien d’anodin. Vouloir la paix est noble, à condition quand même que ce ne soit pas avec le Diable. Les rayons et les ombres révèle en pleine lumière que les actes ont des conséquences. Et que l’Histoire juge assez vite les coupables. En l’occurrence, ce sera tout le monologue du procureur Raymond Lindon (le grand-père de Vincent Lindon pour l’anecdote), incarné par un Philippe Torreton habité. Aucune circonstances atténuantes ne sera retenue à l’encontre d’un homme qui a utilisé son influence au service de l’ennemi.
Virée au bout de la nuit
La mise en scène ample, servie par un découpage rythmé, donne l’impression d’assister à une grande fresque tragique. Pourtant, Giannoli réalise avant tout un portrait intimiste de ces trois protagonistes comme de cette époque trouble. Les romans de Patrick Modiano semblent effleurer certaines séquences parisiennes très ordinaires, tout comme on pourrait rapprocher les scènes festives de quelques chapitres sur la décadence et la débauche filmés par Luchino Visconti.

Relativisons tout de suite : le film n’a ni la poésie de l’écrivain, prix Nobel de littérature, ni la flamboyance du cinéaste italien. Mais des deux, il en conserve la mélancolie. Plutôt que de nous embarquer dans une sorte de spirale infernale hystérique, Giannoli choisit des lignes parallèles qui parfois s’entrecroisent, pour se confondre au final dans le néant.
Ce qu’il montre c’est bien le basculement possible de progressistes et idéalistes vers l’ignominie et l’égocentrisme. Cette contamination idéologique s’illustre à travers une maladie qui empoisonne aussi bien Jean que Corinne. La tuberculose les condamne : c’est sans doute un moteur pour le père (qui n’a rien à perdre hormis survivre au dessus de ses moyens dans le chaos) et un obstacle pour la fille (qui se voit non employable sur les plateaux de cinéma). Ainsi les taches brunes qui envahissent les poumons sur les radios deviennent la métaphore de leur conscience (et de l’opinion) qui se laisse dévorée par les idées brunes.
Jean Dujardin a rarement été aussi bon dans une performance dramatique. Il fait de son personnage une dame aux Camélias qui crachent de plus en plus de sang au fur et à mesure que sa conviction déraille et que son avenir se brouille. August Diehl n’est pas en reste en Nazi malgré lui qui se soumet aux ordres de Berlin pour conserver son poste, ses avantages et faire fortune. Mais la véritable révélation est bien Nastya Golubeva Carax, qui déploie avec brio son jeu de la vulnérabilité à la sensualité, de l’innocence à la douleur.
Âmes perdues
Chacun est coupable, mais, et c’est la grande force du film, aucun n’est haïssable. Ces trois êtres aveuglés ont perdu pieds en reniant leurs valeurs. Leurs contradictions vont être leur poison. Le réalisateur place ses projecteurs sur ces êtres qui agissent dans les coulisses d’une bourgeoisie parisienne prête à tout pour conserver ses privilèges. Une armée des ombres qui, attirée par la lumière, vient virevolter autour des spots avant de s’y cramer les ailes. Un opéra sans rédemption où les manigances et la faillite morale de chacun les conduisent à leur perte. Trois âmes fuyantes, des âmes grises, avec la mort qui rode.

Sur ces chemins de perdition, Giannoli ne lâche pas son trio (alors qu’il fait l’impasse sur de nombreux personnages : les journalistes qui refusent de collaborer, l’épouse et les autres enfants de Lachaire, la femme française d’Abetz, etc.). Tout comme il ne leur pardonne rien. Pourtant, on voit bien l’attachement qu’il porte à Corinne. Une jeune actrice révélée dans le film Prison sans barreau, où elle ne cesse de crier « Je suis innocente ». Ironie de son sort. Tellement liée à son père – incapable de la protéger et obsédé par son pouvoir et par l’argent -, elle est entraînée dans sa chute. Et, en même temps, doit-on lui reprocher de faire la fête quand elle ne peut plus travailler ou de s’amouracher d’un soldat ennemi puisqu’on l’a éduquée dans un idéal franco-allemande?
Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. Corinne Lachaire aurait pu comprendre son époque, s’informer sur les politiques et la guerre, écouter son grand-père (André Marcon, toujours juste), bref ouvrir les yeux. Mais comment réfléchir quand la presse propage des opinions plutôt que des faits, de la propagande plutôt que de l’enquête?
Deux films en un
Cinq ans après Illusions perdues, Giannoli, fils de journaliste, revient dans le monde de la presse. Avec autant de passion que dans l’adaptation balzacienne, il installe une partie de son film dans les arcanes des journaux de Luchaire (Notre Temps, progressiste, Les nouveaux temps, collaborationniste). Il en détaille les mécanismes – éditos, désinformation, censure, etc. – et comment l’info s’efface au profit de l’opinion, dès lors qu’il faut plaire aux financeurs (les Allemands). C’est sans doute la partie la plus fascinante, mais pas toujours la plus essentielle dans le film. On retrouve cependant ici l’importance de celui qui flattera le goût du public, du pouvoir, celui qui préfèrera la calomnie et l’offense plutôt que le recul et la raison.

Mais c’est aussi cette partie qui révèle les failles d’un film. Car si, chose rare, le sujet est aussi intéressant et nécessaire que le film est cinématographiquement classique et audacieux, on ne peut s’empêcher de se retrouver face à une œuvre un peu bancale. Pour être honnête, durant ces trois heures, on assiste à deux films en un : celui sur le parcours peu empathique de Jean et celui sur le destin compatissant de Corinne. C’est évidemment très ambitieux tant les deux histoires, malgré leurs liens mutuels, sont très distinctes.
Il y a l’anatomie d’une chute d’un homme brillant mais piégé par ses démons, un homme qui se ment, qui se trompe, qui renie ses combats. C’en est presque scorsesien. Et le biopic plus classique d’une jeune femme qui passe de la célébrité dans un Paris des paillettes à l’anonymat total dans un HLM grisâtre. « On m’avait aimée, il fallait me salir. » Un peu facile…
Malgré un montage soigné, on ne peut s’empêcher d’y voir deux œuvres potentielles – l’une sur un engrenage mortifère, l’autre sur l’emprise d’un père – plutôt qu’un récit commun. Cela contraint l’œuvre à une construction très convenue en prenant comme point de départ 1948 et en racontant l’histoire à coup de flash-backs. Cela oblige le film aussi à évacuer de nombreux faits historiques (voire à les remanier), à minoriser le rôle de la Gestapo, à effacer celui du régime de Vichy. Giannoli assume l’humain plutôt que l’Histoire.
Une histoire française
Pourtant, Giannoli réussit à nous captiver avec ce drame, avec un scénario qui sait insuffler de la tension malgré des enjeux pourtant ordinaires. Car on est vite saisit par cette époque qui fait si vivement écho à la nôtre. Le film agit comme un miroir à notre temps. Les convictions les plus fortes sont solubles dans les concessions les plus périlleuses quand l’Histoire s’en mêle et que nous n’avons aucune prise sur elle.

Désenchanté, le film convoque le chagrin mais ne cherche pas la pitié. Ici, les illusions ne sont pas perdues, elles sont saccagées. Reste une petite lumière qui s’allume quand tout est dans l’obscurité, quand Jean et Corinne sont arrêtés par une troupe de résistants prêts à les lyncher. L’armée française intervient pour sauver une jeune fille à terre. « Relevez-vous Mademoiselle ». L’officier lui rend un peu de dignité. Il n’a pas sauvé la France pour assister à ce genre de vengeance. Gianolli veut encore croire que la réconciliation franco-française est possible. Et que le pays ne se déchirera pas avec des guerres fratricides. On va s’accrocher à cette vision pour ne pas désespérer. Et se rappeler les mots de Lindon, le procureur : « Les mots des salauds arment les bras des imbéciles ».
Même si Giannoli préfère conclure par la parole du cinéaste Léonide Moguy : « il nous reste le cinéma ». Parfois, en effet, le cinéma nous libère des atrocités du monde, même en nous les montrant.
Les rayons et les ombres
3h15
En salles le 18 mars 2026
Réalisation : Xavier Giannoli
Scénario : Jacques Fieschi et Xavier Giannoli
Musique : Guillaume Roussel
Image : Christophe Beaucarne
Distribution : Gaumont
Avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl, André Marcon, Anna Próchniak, Philippe Torreton, Vincent Colombe, Giorgia Sinicorni, Valeriu Andriuta...
