L’intelligence artificielle est-il un outil comme les autres pour le cinéma? Pour sa deuxième édition, l’Artefact AI Film Festival, dont la soirée du palmarès avait lieu jeudi 12 février au MK2 Bibliothèque à Paris, s’est interrogé sur le potentiel et les limites de ces technologies dans le domaine de la création. Rien de révolutionnaire. Comme pour toutes les autres avancées technologiques, la création artistique s’en empare avec ses doutes et une franche délectation. Et en un an, force est de constater que les films conçus avec de l’IA ont progressé qualitativement.
Parmi la vingtaine de courts métrages finalistes du festival, dont six lauréats très divers, on remarque de véritables avancées sur la fluidité des séquences, la cohérence visuelle et narrative, ainsi que la recherche d’un imaginaire plus riche. Deux bémols cependant : en animation pure, on est loin de la 3D classique et du réalisme des textures, et la durée des plans reste trop courte pour installer une émotion.
Quand l’IA reproduit le cinéma…
Le Grand prix du jury, présidé par Cédric Klapisch cette année, a distingué The Cinema That Never Was de l’allemand Mark Wachholz. Déjà multirécompensé (Grand prix au Korea AI Content Awards et à l’OMINI 1.0 Film Festival, prix « AI Narration » aux Media Awards, prix du meilleur documentaire aux Black AI Fest, AI Film Festival Japan et AI Film 3 Festival, etc.), le film est une déclaration d’amour au cinéma.
« As-tu déjà pensé à tous les films que nous avons perdus — non pas à cause du temps, mais parce qu’ils n’ont jamais existé ? Pas des projets abandonnés, mais des films qui n’ont jamais été écrits, jamais imaginés, jamais même conçus. Et si le cinéma que nous connaissons et aimons n’était qu’une infime partie de tout ce qui aurait pu être ? Souvenons-nous de ces films qui n’ont jamais été réalisés.«
À partir de ce pitch, le réalisateur nous embarque dans un voyage hallucinant où des scènes de films inventées s’enchaînent jusqu’à nous faire douter : n’a-t-on pas déjà vu ça quelque part? Cette actrice au brushing ébouriffé, ce n’est pas Elizabeth Taylor? Et celle-ci qui chante, on croierait Julie Andrews… Ces séquences ont l’allure d’un film de Akira Kurosowa ou de Satyajit Ray. Pourtant, ce ne sont que des interprétations. En guise de prompt (requête), l’auteur a juste demandé : « une scène d’un drame russe des années 1960 » pour obtenir un extrait qu’on penserait sorti d’un film d’Andreï Tarkovski.
Pour en arriver à ce court final, il a utilisé de nombreux outils, de GPT à ElevenLabs (pour la narration et le design sonore) en passant par Udio (musique), Kling et Midjourney. L’IA réinvente ainsi le cinéma en créant des illusions de films « perdus », imaginaires ou stéréotypés. En cela, il n’y a aucune invention : la machine ne fait que reproduire un style créé par l’humain. Pourtant, le trouble est palpable. Le mirage a fonctionné.
Comment l’IA se voit-elle?
Un autre film parmi les lauréats s’avère plus intéressant techniquement et artistiquement. Parce qu’il s’agit d’une mise en abyme de la création.
Field notes d’Ariel Kotzer, qui a réalisé des clips musicaux officiels en IA pour Peter Gabriel et collaboré avec des artistes comme Avi Belleli, prend sa source dans une question : « une IA peut-elle décrire ce que ça fait d’être elle-même ? Pas d’un point de vue technique. Pas « comment tu fonctionnes ? ». Mais « qu’est-ce que ça fait d’être toi ? ». » L’auteur a rassemblé les réponses qui l’ont intrigué et les a utilisées comme des amorces — pour les images, les vidéos, la narration et la bande-son. Ainsi tout est en IA : le texte donc, mais aussi la voix qui le lit, la musique qui s’en inspire et l’animation qui le traduit dans un superbe graphisme noir et blanc. Un surréalisme séduisant s’en dégage. Il a obtenu le French Touch Award, remis par Julie Gayet.
La construction de cet univers visuel et sonore produit un environnement émotionnel singulier. Comme si nous entrions dans la tête d’une machine qui cherche à illustrer sa pensée. Il démontre ainsi que l’IA est un médium. « Elle fait tomber les barrières de production et permet à une seule personne de créer ce qui nécessitait autrefois une équipe. Cela soulève de nouvelles questions d’auteur et de responsabilité, que mon travail explore activement. Dans beaucoup de mes films récents, je crée à la fois la musique et les images, obtenant une unité rare du son et de l’image » précise-t-il.
« La machine étend ma portée, mais l’humain reste l’auteur. »
« J’utilise l’IA via ce que j’appelle le « non-prompting » : des instructions minimales, une autonomie maximale de la machine. Cela permet au système de m’emmener vers des endroits inattendus, tandis que mes années d’expérience, ma mémoire et ma sensibilité visuelle restent inscrites dans chaque plan. La machine étend ma portée, mais l’humain reste l’auteur » explique enfin « arielko ».
L’IA ouvre des portes, repousse l’horizon. Elle n’est jamais aussi belle et performante que lorsqu’elle se détache du réel. Il s’agit d’une nouvelle forme d’art, plus expérimental. Par ailleurs, dès que la narration classique s’en mêle, le résultat est moins convaincant. Pas étonnant alors qu’on succombe davantage au travail d’une créatrice visuelle comme Anne Horel, spécialiste du collage et se revendiquant « artiste des réseaux sociaux », avec son film, parfois abscons, La tisseuse d’ombres (prix « Best use of AI »), qu’à d’autres qui ne s’affranchissent pas des codes du 7e art, que ce soit dans les références, le style ou le récit.
