Laurent Lafitte et ses multiples alter ego

Laurent Lafitte et ses multiples alter ego

On a l’impression qu’il a toujours été là. La cinquantaine rugissante, Laurent Lafitte semble incontournable dans le cinéma français. Trente rôles principaux, dix rôles secondaires et autant d’apparitions : en trente ans, l’acteur au sourire carnassier et à la mèche impeccable a tracé son chemin jusqu’en haut de l’affiche.

2025 aura été une année folle. Dans tous les sens du terme. Quatre films en salles : Le quatrième mur de David Oelhoffen (seul flop), T’as pas changé de Jérôme Commandeur (725 000 spectateurs), La femme la plus riche du monde de Thierry Klifa (920 000 spectateurs), hors compétition à Cannes, et Classe moyenne d’Antony Cordier, sélectionné à la Quinzaine des cinéastes.

Un César à 52 ans

Dans le film de Kilfa, Lafitte incarne un artiste mondain homosexuel qui lui vaut sa quatrième nomination aux César (et sa première en tant que meilleur acteur). Il décroche le César tant convoité, enfin, comme un couronnement à sa carrière. Un César pour un rôle presque comique, en tout cas excentrique. Pourtant, lors de son discours, il était troublé, touché en plein cœur, remerciant un pays qui lui a permis d’apprendre son métier gratuitement et d’en vivre grâce à l’intermiitence jusqu’à ses 35 ans.

Prolifique, éclectique, parfois hystérique, il accepte en plus d’être la star de « La cage aux folles« , transposition du musical de Broadway en version française, au théâtre du Châtelet. Salle comble durant près de deux mois. Standing ovation. Lafitte rappelle le formidable showman qu’il est. Même en talons hauts, en Zaza de Saint-Tropez, cernée par les plumes, il brille de milles paillettes. « J’ai le droit d’être moi » chante-t-il mélancoliquement à la fin du premier acte.

Un fist à 45 ans

Il chante, il danse, il joue. Et, en passant dans les rangées, il improvise un stand-up où il interagit avec quelques spectateurs. Car Lafitte a été à bonne école. Avant d’être un prestigieux sociétaire de la Comédie-française et un acteur populaire, en plus d’être un client régulier des plateaux télévisés, on a découvert le comédien dans un seul en scène hilarant, « Laurent Lafitte, comme son nom l’indique ». Une heure et demi où il joue des personnages hauts en couleur, vachards et sans filtres.

Tout Laurent Lafitte est là. Une mère bourgeoise passive agressive, un agent artistique cynique et arrogant, un gynécologue-obstétricien odieux et antipathique, une vieille gloire des nuits parisiennes un peu mytho, un humoriste vulgaire aux blagues de mauvais goût, un chorégraphe tyrannique, et surtout ce comptable gay bavard et débandant dont on rigole encore de sa rencontre « pénétrante » en backroom. Déjà, il finissait son spectacle avec une scène de musical (la plume au dessus de la tête).

Un sosie à bientôt 53 ans

L’art de se fondre dans ses personnages. Avec Alter ego, comédie noire de Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, il s’amuse à en incarner deux : un français moyen au bonheur tranquille, et son voisin, véritable sosie, en mieux. « Je m’enlaidis pas mal dans mes films. Je n’hésite pas. Je n’ai pas peur de prendre quatre ou cinq kilos ou de porter des perruques dégueulasses. » De fait, il ne se ménage pas physiquement dans le film. Chauve ou chevelu, en vélo ou en SUV, à la ramasse ou sûr de lui, l’acteur se régale à passer de l’un à l’autre, jusqu’à pousser le bouchon très loin (peut-être un peu trop). Car si le film régale par son acidité et sa malaisance maîtrisée, la conclusion, un peu bâclée, ne ménage aucun des deux personnages, piégés par leur propres démons. No limits pour Lafitte.

Comédien dans le sens américain, « comedian ». Comique et tragique, lumineux et sombre, ce qu’il semble apprécier tient en un mot : l’excès. Une forme de boulimie (14 films, une série et trois doublages en six ans, trois classiques sur scène, dont « Cyrano » et « Don Juan« , et un musical dans la même période) qui se conjugue avec un désir de défis.

« Je ne pense pas qu’il faille voir le plaisir de l’acteur. Dès qu’on pense « acteur » plutôt que « personnage », c’est peut-être que quelque chose est raté. Dans la comédie, c’est un écueil. Dans l’émotion également. »

Parisien né sous Pompidou dans une famille conservatrice, il décroche vite de la vie scolaire pour intégrer le Cours Florent en classe libre. Il y rencontre Marina Foïs, Gilles Lellouche et Guillaume Canet. Ce dernier l’invitera dans la bande de ses films : Les petits mouchoirs et Nous finirons ensemble, mais aussi pour des plus petits rôles, Ne le dis à personne et Mon idole. À 22 ans, il entre au Conservatoire où il croise sa professeure Muriel Mayette, future administratrice de la Comédie-française, qui l’enrôlera dans la troupe en 2012 (il y reste douze ans).

Une sitcom à 20 ans

Entre Paris et Londres, ses débuts sont laborieux. Même si une certaine génération se souvient de lui dans la série « Classe Mannequin », sitcom de 120 épisodes. Il enchaîne les pièces de théâtre privée, passant du Vaudeville à Molière. Il apparaît dans de multiples séries télévisées populaires, sans rôle récurrent. Il tourne dans les courts métrages de Karim Adda. Au cinéma, il n’hérite que de personnages secondaires (chez Nicolas Boukhrief, Gabriel Aghion, Mathieu Kassovitz, Eric Lartigau, Lionel Delplanque, Claude Milleur, Diastème…). Il est tour à tour député, ambulancier, animateur, gendarme, étudiant, assistant de production, etc.

La reconnaissance de son seul en scène (prix Raimu) et le succès des Petits mouchoirs (5,5 millions de spectateurs, où il incarne le peu sympathique Antoine, égoïste et vaniteux, changent la donne. Au début des années 2010, l’acteur se disperse sans doute dans des projets inégaux, mais il trace sa route en acceptant des propositions très diverses, mais qui vont forger son image.

« J’adore quand on ne sait plus qui est gentil ou méchant. »

Au cinéma, il acquiert une véritable popularité en 2012, en flic parisien à cheval sur le code et les protocoles dans la comédie policière (et buddy-movie à l’ancienne aux côtés du triomphant Omar Sy) De l’autre côté du périph (2,2 millions de spectateurs). Il dévie de cette voie comique avec ses films suivants : en amant de Fanny Ardant dans le mélo Les beaux jours de Marion Vernoux, en directeur de société dans le romantique et surréaliste L’écume des jours de Michel Gondry et en avocat adulescent dans 16 ans ou presque de Tristan Séguéla. Trois jolis scores dans les salles et trois facettes de Lafitte.

La Comédie-Française à 39 ans

Et il répète cette alternance en ancien joueur de tennis dans la comédie décalée Tristesse club de Vincent Mariette, en pop star criminelle dans le joliment cynique Elle l’adore de Jeanne Herry et en futur divorcé dans la comédie « familiale » Papa ou maman de Martin Bourboulon. Aparté. C’est là qu’il donne la réplique pour la première fois à Marina Foïs, sa grande et fidèle amie, sa « sœur » comme il l’a clamé lors de son discours aux César. 2,8 millions de spectateurs pour rire à ce jeu de massacre d’un couple « parfait ».

Dans le même temps, Lafitte s’amuse dans des séries et des émissions à sketchs comme Casting(s) de Pierre Niney ou Le débarquement, fait ses premiers doublages de films d’animation (Turbo, Astérix : le domaine des dieux, avec le bien-nommé Duplicata, Le petit prince, en endossant le personnage du Vaniteux).

Enfin, en entrant à la Comédie-française, le sketche du fist-fucking de Claude dans son seul en scène paraît bien loin : le voilà à clamer du Gogol, du Voltare, du Feydeau et du Shakespeare. Capable de jouer un père de famille ordinaire (mais pas trop) comme un bourgeois notable (et salaud). Dans quasiment tous ses films, il incarne des personnages moralement ambigus, qu’il défend : « Je ne suis pas là pour punir ou absoudre. Je suis là pour le rendre humain. »

« Tous les jours on découvre une nouvelle résonance contemporaine des œuvres de Molière. Les problématiques de son époque ne sont pas forcément les mêmes qu’aujourd’hui, mais les travers humains qu’il dépeint sont les mêmes. »

Difficile de cerner ce déjà quadra à cette étape là de sa carrière. Pourtant, les dix années qui vont suivre seront toutes autant éparpillées façon puzzle. Un pied sur la scène de la Comédie-française, un pied sur les plateaux de tournage, il alterne premiers et seconds rôles, grosses productions et scénarios plus audacieux. Au théâtre, il jubile avec la légèreté de Feydeau et Marivaux, avec les cinématographiques Jean Renoir et Federico Fellini ou avec les rôles-titres des grands classiques « Dom Juan » de Molière et « Cyrano de Bergerac » de Rostand. Christophe Honoré le dirige dans une adaptation de Marcel Proust, déclinée en bonus au cinéma (Guermantes). Et, comme une extension du domaine du jeu, il se délecte en incarnant un Molière bisexuel et crépusculaire dans le film d’Oliver Py, Le Molière imaginaire.

Un premier film avec Isabelle Huppert à 43 ans

Cette hétérogénéité se retrouve au cinéma. Il reprend ses deux rôles populaires et physiques dans des suites (Papa ou Maman 2, avec un peu moins de succès, Loin du périph pour Netflix, Nous finirons ensemble de Canet). Il accepte des seconds rôles de vilains dans des films aux castings de prestiges : Elle de Paul Verhoeven, en homme aux mauvaises intentions (marié à Virginie Efira, agresseur d’Isabelle Huppert), Au revoir là haut d’Albert Dupontel (César du meilleur film), en Lieutenant assassin et profiteur (gendre de Niels Arestrup et époux d’Emilie Dequenne), ou encore Le comte de Monte-Cristo (9,4 millions d’entrées) de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Pattelière, en procureur pourri et géniteur ignoble.

« J’aime les films avec des dialogues qui ont du relief, où l’écriture dépasse le simple naturalisme. »

Pas de quoi avoir de l’empathie pour ces personnages. Mais l’impression que l’acteur se régale en donnant chair à ces mauvais bougres traitres et ambivalents. Cependant Lafitte ne se résume pas à ce type de rôles. Il est tout aussi convainquant en fils hanté par son histoire familiale (Boomerang), en cadre supérieur dominant devenu vulnérable après un accident (K.O.), en homme ordinaire et monstre fascinant dans Paul Sanchez est revenu!, en Louis XVI dépassé et maladroit dans Un peuple et son roi, en professeur normal confronté à l’horreur dans L’heure de la sortie, ou encore en écrivain magnétique et ambigu dans Les fauves.

Réalisateur à 46 ans

Rien n’est jamais tout blanc, ni complètement noir. Mais on sent le comédien attiré par les rôles à double facette. L’apparence et l’intériorité ne sont jamais en cohésion. En 2020, Lafitte décide de passer derrière la caméra avec un scénario qu’il a adapté d’une pièce. L’origine du monde, comédie absurde et parfois désopilante, lui offre le rôle d’un homme littéralement sans battement de cœur, métaphore incarnée de l’incapacité à ressentir. « Je n’aime pas quand un élément prend le dessus sur les autres : quand on voit trop le jeu des acteurs, ou trop la direction artistique, ou qu’on sent trop la caméra. Mais la discrétion réclame de la réflexion » expliquait-il sur ce rôle de réalisateur. Il construit ainsi un personnage à la fois comique et profondément mélancolique, en quête d’humanité retrouvée. C’est ce qui se dégageait, déjà, de son seul en scène : un regard moqueur sur le monde, et en même temps, une compassion à l’égard des défauts des autres. Bref, la névrose glorieusement affichée.

« Les propositions que je reçois aujourd’hui suivent mes évolutions de spectateur. »

Dans les années suivantes, il poursuit cette voie à multiples virages : d’une rom-com (Tout le monde aime Jeanne, où il y est généreux, exubérant et débonnaire) à une tragédie historique (Pour la France, en Général de la Grande-muette), du biopic (Sarah Bernhardt la divine, en grand amour et partenaire de la diva) à la comédie sociale (Les barbares, en plombier identitaire).

Un milliardaire à 50 ans

Mais c’est dans un autre registre qu’il marque les esprits. On ne parle pas de son talent qui redonne vie vocalement à Marcel Pagnol (Marcel et Monsieur Pagnol) ou à Jules César (Astérix et Obélix : le combat des chefs). Refusant de juger ses personnages, Lafitte n’a aucun scrupule pour interpréter les êtres les plus controversés. Ainsi il devient Bernard Tapie dans la mini-série de Netflix, Tapie. Ce qui lui vaut une nomination aux International Emmy Awards. Trois décennies autour d’un homme ambitieux, véritable figure people de la société française, avec son ascension, ses sommets et sa déchéance. Passer de Tapie à Banier (dans La femme la plus riche du monde) est assez évident pour lui : « Ils ont tous les deux une dimension théâtrale et un peu prédatrice. »

Et l’on comprend que Lafitte n’aime jamais tant que le challenge. Cela explique aussi pourquoi il s’est lancé dans La cage aux folles, aventure couronnée de succès mais réellement casse-gueule (et pas seulement à cause des talons hauts), ou, dans une moindre mesure dans Alter ego, film métaphysique sur la trahison de l’inconscient (à se demander d’ailleurs si l’acteur n’a pas voulu régler son compte à l’image de Lafitte).

Et déjà 35 ans de carrière…

« D’un point de vue pragmatique, je pense qu’un acteur a intérêt au secret. Quand je vois ces acteurs qui n’arrêtent pas de parler de politique ou de leur vie privée, ça me coupe tout désir de les voir jouer. Je n’exerce pas ce métier pour avoir plus d’amis en confiant mon intimité. Les spectateurs ne sont pas mes amis. » Lui qui ne veut rien dévoiler de sa vie privée pour que le spectateur puisse avoir une « image » vierge de son personnage, qui n’aime pas être jugé, au point d’avoir en horreur les auditions, ne semble avoir qu’un seul moteur : « J’ai tout le temps envie de m’amuser dans ce que je fais, même si je suis un mec sérieux. ».

Rêveur, extraverti, il a construit sa culture en autodidacte et a conquis sa liberté avec panache, sans craindre l’erreur ou la faute, l’échec ou le ratage. En cela, il se rapproche d’un Michel Serrault – éternelle Zaza – qui avait cette capacité à passer d’un polar à une farce, d’un personnage pervers à un rôle burlesque, de Miller à Mocky, de Chabrol à Yanne, de Sautet à Molinaro. Serrault affirmait : « J’ai toujours préféré 5 minutes sublimes dans un prétendu navet à 90 minutes banales, sans éclat, dans un film réputé « bien ». Je défendrai toujours le moment de génie d’un Francis Blanche, d’un Fernandel, d’un Jules Berry dans un film classé « alimentaire » à une de ces œuvres intouchables qui suintent l’ennui et la fausse sincérité. »

La comparaison avec Serrault, Thierry Klifa (La femme la plus riche du monde) l’a exprimée : « Laurent a une flamboyance à la démesure de ce personnage, je ne vois que lui en France pour avoir cette folie-là. Il est vraiment merveilleux. Il est comme Michel Serrault, il n’a jamais peur. »

Laffite s’accorde avec lui sur ce point : « Ce qui compte, en tant que comédien, c’est de donner accès à une forme d’intimité. Être sincère dans les situations que l’on incarne, c’est accepter de mettre à disposition du metteur en scène quelque chose de soi, pour rendre crédibles des situations de fiction. » Mais au-delà de la sincérité, ce qui peut expliquer sa curiosité et sa boulimie vient de bien plus loin : « M’ennuyer reste mon angoisse depuis l’enfance, alors j’essaie d’accepter des rôles qui me remettent en question, et de ne pas réfléchir en termes d’image. »

Albert Dupontel, qui l’a dirigé dans Au revoir là-haut, ne dit pas autre chose : « C’est un mec doué pour la comédie, et je voulais que Pradelle nous amuse, qu’il nous amuse par son cynisme. La force de Laurent, c’est qu’il s’est beaucoup amusé, il jubilait de faire son Pradelle, et comme beaucoup de grands acteurs il ne juge pas moralement ses personnages. Michel Simon par exemple jouait des monstres mais ne les jugeait pas. »

Lafitte se dédouble, se scinde, se reflète dans tous ses personnages. Mais un trait commun les relie entre eux : le plaisir de jouer l’autre, avec un ego placé au bon endroit.