CinéLatino 2026 | Bertha Navarro : « J’ai été la première femme productrice au Mexique »

CinéLatino 2026 | Bertha Navarro : « J’ai été la première femme productrice au Mexique »

Le 38e Festival CinéLatino met le Mexique à l’honneur cette année et a invité la productrice Bertha Navarro à cette occasion. « Les Festivals de cinéma, comme celui de Toulouse, c’est fondamental pour la circulation des œuvres » rappelle-t-elle.

Bertha Navarro est la productrice de films la plus connue au Mexique et pas seulement parce qu’elle a ouvert la voie à d’autres femmes mexicaines dans le domaine. Elle a produit plusieurs films de jeunes talents finalement remarqués à l’international : trois films de Guillermo Del Toro (Cronos, L’échine du diable, Le labyrinthe de Pan), des fictions autour de luttes de peuples pour leurs terres (Reed, Mexico Insurgente de Paul Leduc, Cabeza de vaca de Nicolas Echvarria), ainsi que plusieurs documentaires engagés (Ayotzinapa, le pas de la tortue de Enrique Garcia Meza sur les dizaines de disparitions de jeunes femmes).

Sa première production Reed, Mexico Insurgente de Paul Leduc est directement sélectionnée à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 1972. Vingt ans plus tard, le premier film d’un jeune cinéaste alors inconnu Cronos est lui aussi à Cannes à la Semaine de la Critique en 1993. Elle produira les deux films suivants de Del Toro, dont Le labyrinthe de Pan (qui remportera de multiples Oscar, Bafta, Goya, Ariel…).

Tournage de Reed, Mexico Insurgente

Bertha Navarro représente environ cinquante ans d’aventures cinématographiques, depuis l’idéalisme des années 70 avec surtout Reed, Mexico Insurgente à propos des révolutions Mexicaines de 1913 (le générique de ne montre aucune hiérarchie entre les membres de l’équipe). Plusieurs des productions suivantes se font presque en famille. Certains sont réalisés par Paul Leduc (devenu son mari) comme Dollar Mambo. Sur de nombreuses productions le directeur de la photographie est Guillermo Navarro, son frère, qui restera sur la plupart des films de Guillermo del Toro avant d’être enrôlé par Robert Rodriguez, Quentin Tarantino, ou les producteurs de la saga Twilight

« Tant mieux si j’ai ouvert la voie« 

« J’ai été la première femme productrice au Mexique et longtemps même la seule femme productrice. Aujourd’hui, il y a plusieurs femmes productrices et de plus en plus de femmes réalisatrices au Mexique. Et je dois dire qu’elles font partie des meilleures dans leur profession. Tant mieux si j’ai ouvert la voie, le Mexique a longtemps été machiste. Le principal obstacle était que les équipes devaient accepter que ce soit moi la cheffe qui dirige la production.

J’ai une anecdote d’un tournage. Un technicien m’a méchament insulté, et il a été licencié. Jai dû faire ça pour que les gens comprennent que j’étais une productrice sérieuse. Pour mon premier film en tant que productrice, ça avait été assez facile à ce niveau là car la plupart des gens étaient des amis et des connaissances. Par exemple, un ami écrivain à été engagé pour faire l’acteur. C’est devenu plus compliqué d’être femme productrice pour mes films suivants dans l’industrie du cinéma au Mexique de l’époque. »

« Je ne veux pas qu’un film souffre d’un manque d’argent au budget. »

« Le plus important pour moi c’est le contenu du scénario, c’est la porte vers la possibilité d’en produire ou pas le film. Pour Cabeza de vaca, le scénario était passionnant et le réalisateur Nicolas Echvarria n’arrivait pas à faire produire ce film. J’ai vu que l’axe le plus intéressant était l’évolution de l’état d’esprit du personnage de conquistador. J’ai alors produit ce film. Je ne veux pas qu’un film souffre d’un manque d’argent au budget. Si une coproduction est nécessaire pour que le film se fasse dans des bonnes conditions, alors je me lance avec une coproduction.

Je ne veux pas diminuer la nature d’un film par manque de moyens. Jai eu l’occasion de faire plusieurs coproduction avec l’Espagne, ça a aidé pour avoir le financement dont on avait besoin. Aujourd’hui il y a un Institut du cinéma au Mexique pour avoir certains fonds, ça n’existait pas avant (ndr: l’IMCINE, Instituto Mexicano de Cinematografía, a été créé seulement en 1983).

Les débuts de Guillermo Del Toro

Cronos est une production totalement mexicaine. En fait, Guillermo Del Toro travaillait au maquillage dans l’équipe de mon film Cabeza de vaca, et il m’a fait lire son scénario. Il espérait déjà avoir l’acteur argentin Federico Luppi pour le rôle principal. J’ai vu le potentiel de cette histoire, je n’avais pas spécialement envie de produire un film de genre, mais dans le scénario de Guillermo Del Toro montrait l’horreur ressentie a travers les yeux d’une fillette ; alors là j’ai dit oui. Cronos a été au Festival de Cannes, et a donc suscité un intérêt plus grand pour que le film soit diffusé plus largement un peu partout au Mexique. J’ai une longue relation créative avec Guillermo Del Toro, il m’appelle sa ‘maman de cinéma‘. D’ailleurs les films suivants que j’ai produit avec lui – L’échine du diable puis Le labyrinthe de Pan -, il y a encore plus dans son écriture cette envie de faire ressentir l’horreur et la guerre à travers les yeux d’un enfant.

« J’ai dû vendre une maison pour pour produire un film.« 

Au Mexique il y a un problème de diffusion du cinéma national qui représente moins de 10% des films à l’affiche dans les salles, car il y a une très forte omniprésence du cinéma américain. Je préfère ne pas me poser la question de choisir entre un tournage avec la langue mexicaine ou opter pour la langue anglaise : j’évite que l’anglais s’impose pour des raisons d’exploitation. Je produit des films au Mexique principalement en espagnol.

Il y a un cliché qu’un producteur de cinéma gagne beaucoup d’argent, en fait ce n’est pas le cas, en général il cherche de l’argent qui lui manque. À un moment j’ai dû vendre une maison pour pour produire un film. Ma passion a été d’aider des talents émergents dont j’avais envie que leurs films voient le jour. Le cinéma c’est collectif, c’est une œuvre collective, personne ne fait un film tout seul. Au Mexique les choses se sont un peu améliorée, il y a maintenant certaines aides gouvernementales. Aujourd’hui il y a d’autres défis que le financement, c’est le défi de la diffusion dans une salle de cinéma plutôt que sur une plateforme de streaming. Netflix en ce moment accapare de nombreux talents créatifs et aussi des équipes techniques qui du coup vont manquer pour travailler sur des films qu’on voudrait voir en salles.

Par exemple le dernier film de Guillermo Del Toro Frankenstein a été fait pour la plateforme Netflix, mais heureusement moi j’ai pu le voir sur grand écran à la cinémathèque de Mexico. Guillermo Del Toro assume lui ce nouveau paradigme de diffusion via Netflix. Mais moi je suis de l’ancienne école et je n’assume pas ça, je reste vraiment attachée à une diffusion en salles de cinéma. Je comprend toutefois que Netflix a cette puissance financière qui permet à un gros film de pouvoir se financer. La France est bien entendu un pays très important. On peut y voir les films de nombreux pays différents…