CinéLatino 2026 | Rencontre avec Fernando Eimbcke, réalisateur de Moscas

CinéLatino 2026 | Rencontre avec Fernando Eimbcke, réalisateur de Moscas

Le premier long-métrage de Fernando Eimbcke, Temporada de patos (en noir et blanc, et retitré Mexican Kids) avait été repéré à la Semaine de la Critique au festival de Cannes en 2004. Son film suivant, Lake Tahoe, est sélectionné au Festival de Berlin 2008 (où il reçoit le prix FIPRESCI). Ces deux films auront dans la foulée une sortie dans les salles de cinéma en France. Ce qui n’a pas été le cas de son troisième film Club Sandwich, qui avait pourtant gagné un prix de meilleur réalisateur au Festival de San Sebastian. Fernando Eimbcke a aussi réalisé des segments pour plusieurs films collectifs Revolucion sorti en 2011 et Berlin, I Love You en 2020). Et cette fois, il a réalisé coup sur coup deux nouveaux longs-métrages, tous deux sélectionnés à la Berlinale : Olmo en 2025 et Moscas en 2026, où il a remporté un prix du jury œcuménique.

Moscas le fait revenir au noir et blanc : une femme qui vit depuis longtemps toute seule (l’actrice Teresita Sánchez) va devoir par nécessité louer une chambre de son appartement proche d’un hôpital à un homme dont l’épouse y est soignée pour un cancer. L’homme doit s’absenter pendant une longue période pour son travail est c’est son enfant de 9 ans qui se retrouve face cette femme solitaire. Elle ne veut pas s’occuper de lui, et le petit garçon cherche à voir sa mère à l’hôpital. Peu à peu, ils vont s’attacher l’un à l’autre.

Moscas est en compétition au Festival CinéLatino de Toulouse. L’occasion de rencontrer Fernando Eimbcke !

Moscas est en noir et blanc plutôt qu’en couleur. En quoi cela vous permet plus de liberté par exemple pour certains cadrages géométriques, pour des touches d’humour et pour le rendre plus universel ?
Fernando Eimbcke :
Les images en couleur, en effet ,ne me permettait pas de faire passer plusieurs moments de fantaisie. Le choix du noir et blanc pour ce film est venu au début d’une intuition, comme pour mon premier film Temporada de patos, puis cela s’est imposé pour la façon dont je voulais raconter cette histoire. Ici le noir et blanc me permet de mettre en scène un rythme particulier et de faire jouer des formes géométriques. Pour la mise en scène à la caméra je voulais composer ici avec le moins d’éléments possibles et renforcer le regard sur les personnages. Pendant le montage le noir et blanc s’est avéré un très bon choix car on pouvait plus facilement mettre en parallèle la réalité et le monde du jeu-vidéo – la femme joue sur un écran d’ordinateur, le petit garçon joue sur une borne d’arcade – , la couleur faisait trop contraste. Le noir et blanc mettait à égalité les jeux-vidéo et la réalité.

« J’ai toujours eu une fascination pour le monde de l’enfance. »

Dans plusieurs de vos films précédents, il y a souvent comme personnage principal un adolescent d’environ 14 ans (14 ans dans Temporada de patos, 16 ans dans Lake Tahoe, 15 ans dans Club Sandwich, 14 ans dans Olmo), cette fois dans Moscas, c’est un enfant de 9 ans : en quoi raconter non plus l’adolescence mais l’enfance vous intéressait cette fois-ci ?
Fernando Eimbcke :
La petite enfance permet de raconter d’autres choses avec un autre angle que l’adolescence, mais ça n’est pas arrivé après mes autres films : en fait le scénario initial de Moscas je l’avait écrit il y a 21 ans pour un projet de série télévisée avec Alejandro González Iñárritu à la production. Depuis le premier instant où j’avais écrit cette histoire, j’avais pensé mettre au centre un jeune enfant. J’ai vu beaucoup de films avec un enfant comme personnage principal, et en particulier le film Où est la maison de mon ami ? d’Abbas Kiarostami, qui a dû rester comme une influence. J’ai toujours eu une fascination pour le monde de l’enfance. Quand j’ai repris le projet de cette histoire devenue donc Moscas, choisir ce personnage d’enfant m’a permis d’aborder certains mécanismes face au deuil qu’un adolescent n’aurait pas forcément eu.

L’enfant Bastian Escobar était un acteur non-professionnel et face à lui il y a la grance actrice mexicaine Teresa Sanchez : comment les dirige-t-on ensemble ?
Fernando Eimbcke
: J’avais vu Teresa Sanchez dans plusieurs films de Nicolás Pereda et dans La Camarista de Lila Avilés, et je savais qu’elle était l’actrice idéale pour le rôle. Je lui ai envoyé le scénario qu’elle a beaucoup aimé, et elle s’est beaucoup impliquée dans le projet. C’est une actrice merveilleuse. C’est peut-être la meilleure décision que j’ai pu prendre pour le film, car elle est devenue un des pilliers qui a maintenu ce film en osmose. Sur le plateau elle a commencé à jouer avec l’enfant, elle était comme une niña chiquita avec lui. Elle a beaucoup contribué à faciliter le travail de jeu avec Bastian, il y a eu une complicité naturelle entre elle et lui.

« Ces jeux virtuels éloignent de la réalité tout en y étant liés. »

Pour répondre à votre question, ce sont deux techniques différrentes pour les diriger. Avec Teresa Sanchez, je pouvais la guider vers des sentiments psychologiques plus obscurs. Avec Bastian, c’est ma responsabilité et celle de l’équipe du film de ne pas mettre l’enfant en danger émotionellement. Il fallait donc des directions claires et précises. Avec un enfant il est possible aussi d’expérimenter un peu plus le travail sur le drame. Pour une scène où on annonce un décès, l’enfant dessine de son côté sans qu’il soit au courant de la situation. Pour la séquence où le personnage de la maman est endormie sur son lit d’hôpital avec plein de tubes, on ne voulait pas que l’enfant Bastian Escobar soit effrayé, j’ai demandé à l’actrice de passer un moment avec lui pour qu’il sache bien qu’elle faisait semblant et que, en vrai, tout allait bien pour elle. Une façon de le tranquiliser. Cela fait partie de la magie du cinéma de jouer avec une part de la réalité et avec les images.

Les deux personnages s’évadent de leur quotidien dramatique avec un jeu video, Olga c’est le Sudoku et pour l’enfant c’est Space Invader, quand on n’a pas envie ou pas la force de communiquer, le jeu vidéo serait un refuge ?
Fernando Eimbcke :
Au delà du jeu vidéo, il y a cette façon aujourd’hui de rester devant un écran et dans un monde virtuel. Je n’aime pas montrer ce genre d’objet. Un smartphone ça passe très vite de mode. Avec les réseaux sociaux on peut observer des personnes âgées qui sont comme attrapées par Facebook par exemple et des enfants par Tiktok, mais cela reste une mode. Dans le film le fait d’utiliser un jeu vidéo permettait de représenter un autre univers connecté sur le virtuel qui n’a rien à voir avec les smartphones ou les tablettes. Le jeu Space Invader est comme une métaphore : on essaye de détruire une attaque de cellule du cancer de la maman à l’hôpital. Et le jeu Sudoku qui se joue en solitaire indique quelque chose de la vie d’Olga d’une autre manière que si on l’avait vue sur les réseaux sociaux. Ces jeux virtuels éloignent de la réalité tout en y étant liés.

Moscas a été remarqué il y a quelques semaines au Festival de Berlin, à quand une sortie dans les cinémas en France ?
Fernando Eimbcke :
Je ne sais pas quand le film sera dans salles françaises, j’espère que ça sera annoncé prochainement. Pour l’exploitation du film on a une structure française Ultra Violet qui s’occupe de tout ça et qui fait un travail remarquable.