Depuis In the Mood for Love, il est une des présences les plus magnétiques et les plus insaisissables du cinéma mondial. À 63 ans, Tony Leung Chiu-wai revient sur les écrans dans Silent Friend, son premier film européen (en compétition à Venise en 2025). L’art de ne pas être là où on l’attend.
Souvenez-vous. Il marchait sous la pluie sur la musique enivrante de Shigeru Umebayashi. Toujours une cigarette à la main, le regard lointain, il avait l’air perpétuellement perdu, absent — sauf lorsqu’il raccompagnait une jolie femme en robe soyeuse, aux talons cliquetants. C’était à l’automne 2000, et les cinéphiles découvraient avec stupéfaction Tony Leung déambuler avec grâce et ironie dans In the Mood for Love de Wong Kar-Wai. Quoique l’acteur soit loin d’en être à son coup d’essai, aux yeux du public occidental, ce fut une révélation : son personnage de mari blessé le propulsa du jour au lendemain parmi les plus grands. Brad Pitt et De Niro l’ont salué bas. Cannes lui décerna le prix d’interprétation. Et son regard — le plus triste du cinéma mondial, diront certains — entra dans la légende du 7e art.
Un quart de siècle plus tard, un Lion d’or à Venise pour l’ensemble de sa carrière venu s’ajouter au palmarès, Tony Leung revient à Paris pour Silent Friend, long métrage de la cinéaste hongroise Ildikó Enyedi. L’acteur revient nous hanter avec cette façon singulière de peser autant ses mots que ses silences.
Sa carrière commence en 1982. Âgé de vingt ans à peine, ayant abandonné l’école à seize ans pour vendre des réfrigérateurs et faire de la comptabilité, Tony Leung Chiu-wai entre à la TVB (Television Broadcasts Limited) sur un coup de chance : un ami, le futur acteur et réalisateur Stephen Chow, l’entraîne à un concours qui offre un an de formation au jeu. « On a candidaté. Et par chance, on a été pris tous les deux. » Le moloch télévisuel le croquera cru : il enchaîne les téléfilms, devient l’un des visages les plus populaires de la chaîne. En 1990, fatigué de ce rythme, la vedette est à (déjà) deux doigts de tout plaquer.
En trois dates
27 juin 1962 — Naissance à Hongkong.
2000 — Prix d'interprétation masculine à Cannes pour In the Mood for Love.
2023 — Lion d'or à la Mostra de Venise pour l'ensemble de sa carrière.
À l’époque, il a à son actif plusieurs films, que ce soit sous la direction de Stanley Kwan (Love Unto Waist, 1986), ou de John Woo (Une balle dans la tête, 1990).
Dans La Cité des douleurs (1989) d’Hou Hsiao-hsien, Ours d’or à Berlin, Tony Leung incarne un personnage sourd-muet pris dans le chaos de la transition politique de Taïwan après la fin de l’occupation japonaise. Le handicap imposé devient une contrainte libératrice : privé de la parole, l’acteur doit tout exprimer par le corps, le regard, la seule présence physique dans le cadre. C’est peut-être là, plus qu’ailleurs, que naît cet art du silence qui deviendra sa signature. Hou Hsiao-Hsien, comme il le fera souvent, filme de loin, laisse les scènes respirer, refuse le gros plan flatteur — et Leung s’y révèle avec une naturel confondant, comme si la caméra captait quelque chose qu’il n’avait pas décidé de montrer. Il retrouvera le cinéaste dans Fleurs de Shanghai (1998), où il joue un habitué des maisons de fleurs de la Chine fin de siècle, homme de plaisir et de contraintes sociales, enfermé dans un monde de rituels et de non-dits — un rôle qui prolonge et enrichit le même registre de l’homme prisonnier de ce qu’il ne peut pas dire. Un fil conducteur dans sa filmographie…
C’est dans ce même sillage de cinéastes attachés au temps long et à la matière sensible que s’inscrit sa rencontre avec le Franco-Vietnamien Tran Anh Hung. Dans Cyclo (1995), Lion d’or à Venise, Leung incarne le Poète — gangster proxénète qui opère dans les bas-fonds de Saïgon, personnage que Tran Anh Hung décrit comme quelqu’un qui « se considère mort à lui-même et à la société« . L’acteur y est sombre, mutique, traversé d’une violence froide et d’une saudade sans fond. La cigarette vissée aux lèvres, il hante le cadre plus qu’il ne l’occupe. Sa voix intérieure, portée par un monologue poétique en voix off qu’il ne prononce jamais lui-même, dit mieux que tout le reste ce que Leung sait faire : habiter l’espace entre les mots, entre les gestes, entre les émotions — là où personne d’autre n’ose s’attarder.
Des films d’auteur exigeants qui lui valent la réputation d’un acteur maîtrisant l’art de l’intériorité mais aussi des films d’action en pleine nouvelle vague hongkongaise qui lui assure une certaine popularité. Il gagne deux prix d’interprétation pour des seconds rôles dans People’s Hero et My Heart is That Eternal Rose. L’impulsion décisive vient pourtant d’ailleurs.
Les années Wong Kar-Wai
C’est sa rencontre avec Wong Kar-Wai qui donne à la carrière de Leung sa vraie couleur. Après un petit rôle dans Nos années sauvages (1990) — dont une scène silencieuse, où il se coiffe et sort, restera pour lui une révélation —, il explose en chevalier errant dans Les Cendres du temps (1994), puis en policier anonyme, le no 663, dans Chungking Express, la même année, où sa tristesse infinie donne envie aux spectateurs de prendre soin de lui. Leur parcours commun va s’étaler sur plus de vingt ans.
Le réalisateur est connu pour travailler sans scénario, en distillant les informations au compte-gouttes, en refaisant les prises à l’infini, en changeant de vision du personnage du jour au lendemain. « Il n’y avait aucun scénario préétabli, juste le script de la journée. Parfois on tournait la même scène à des saisons différentes, c’est pour cela que ça a duré si longtempse, se souvient l’acteur. « Avec Kar-wai, on ne demande pas, on ressent » ajoute-t-il. « La première chose, sa façon de travailler est vraiment très exigeante. Donc il faut jouer à l’instinct.«
Pourtant, Leung a toujours remis le couvert : sept films au total, dont le sensuel et mélancolique Happy Together (1997, prix de la mise en scène à Cannes), dans lequel il incarne un personnage gay — un rôle pour lequel Wong Kar-Wai lui avait fourni un faux scénario, où il était censé incarné un darron, pour l’y amener progressivement, lui révélant la véritable nature du personnage six semaines après le début des répétitions. 2046 (2004), dans la veine d’In The Mood for Love, et The Grandmaster (2013), sorte de geste esthétique autour des arts martiaux, suivront.
« Je ne sais pas m’aimer«
Constitutif de sa personnalité, le malaise en société remonte à l’enfance. Hong Kong est alors une colonie britannique bruyante, saturée de néons, où les immeubles poussent en accéléré. Addict au jeu, son père abandonne femme et enfants quand le bambin n’a que quatre ou cinq ans. « À l’école je n’osais pas dire que je n’avais pas de père, je prétendais être comme les autres. J’ai commencé à m’isoler, à réprimer mes émotions. Jusqu’à ce que je fasse du cinéma. Soudain, derrière le masque du rôle, je n’étais plus timide ». Sa mère, fan d’Alain Delon, gère un showroom de machines à coudre et accumule les heures de travail. Les sept oncles et tantes maternels distraient Tony en l’emmenant au cinéma : du film d’action hongkongais au western américain, avec une préférence pour Gene Hackman et Al Pacino.
L’acteur n’a jamais cherché à revoir son père — et le jour où celui-ci est mort, sa mère ne l’a pas laissé aller à son chevet. « Je pense que ma mère aimait tant mon père que lorsque, dans mon enfance, il est parti pour ne plus revenir, cet amour s’est transformé en haine. Ce puits d’enfance, il le porte avec lui dans chaque rôle. Je suis quelqu’un de très pessimiste. Même après tous ces films et tous ces trophées, je continue de penser que je ne suis pas assez bon. Je ne sais pas m’aimer. » Il n’a jamais consulté de psychanalyste — non par conviction, mais parce que sa notoriété le lui complique, dit-il, circonspect et tenté à la fois.
Bon chic, bons genres
Mais on aurait tort de réduire Tony Leung à ses seules collaborations d’auteur. Sa filmographie hongkongaise est un territoire foisonnant, traversé de genres et de figures que le grand public occidental n’a pour la plupart jamais vus — et qui disent pourtant l’essentiel de ce qu’il est comme acteur. Il multiplie les films d’action, les thrillers, les comédies et même les films de fantômes, fidèle à cette tradition hongkongaise où les stars tournent vite, beaucoup, sans hiérarchie de prestige entre cinéma commercial et cinéma d’auteur. Sa filmographie avoisine les 80 longs métrages. Et tous les prix qu’il a gagnés sont rangés dans les armoires : « je ne veux pas les voir« , confie-t-il. C’est cette boulimie qui forge sa technique : une économie de moyens, une présence animale, la capacité à habiter n’importe quel registre sans se perdre dedans.
Son rôle dans Infernal Affairs (2002) d’Andrew Lau et Alan Mak en est l’illustration la plus parfaite. Il y joue un policier infiltré dans la mafia depuis des années, homme double dont l’identité s’est fragmentée au point que le masque et le visage ne se distinguent plus. Face à Andy Lau qui joue le pendant inverse — un truand infiltré dans la police —, Leung n’en fait jamais trop : il laisse la tension affleurer par transparence, dans la façon dont son personnage s’accroche à des bribes d’humanité que le mensonge prolongé a presque entièrement érodées. Le film, refait par Scorsese (Les Infiltrés), doit beaucoup à cette interprétation en creux, à ce talent pour jouer non pas ce qu’un personnage ressent, mais ce qu’il s’interdit de ressentir. À l’image du super-vilain du blockbuster Marvel Shang-Chi (2021), qui prouve qu’il n’a jamais eu peur du grand écart.
Il suffit de le revoir dans le beau Hero, dernier bon film de Zhang Yimou, où il a une présence à la fois secrète et déchirée, et forme un duo avec Maggie Cheung (sa partenaire d’In the Mood for Love) qui donne au film une intensité élégiaque. Au début de sa carrière, dans À toute épreuve, de John Woo, il impose au contraire une nervosité contemporaine, celle d’un infiltré dont le prénom rend hommage à Alain Delon, personnage hanté par les grues en papier laissées après chaque meurtre comme une signature à la fois ludique et funèbre, jusque dans la physicalité extrême du film, marquée par la blessure réelle de Leung lors du plan-séquence final.
Ou encore, dans Les Trois Royaumes, il trouve un rôle de vice-roi stratège où la finesse du calcul politique se mêle à une autorité presque musicale ; arrivé au pied levé en remplacement de Chow Yun-Fat, il donne au personnage cette élégance souveraine qui fait de lui, d’un genre à l’autre, l’un des rares acteurs capables d’allier le trouble muet, l’héroïsme blessé et la grandeur charismatique nécessaires.
L’effacement
Mais si on devait retenir un film dans sa filmographie ce serait celui d’un autre taïwanais. Tony Leung y est un haut fonctionnaire dans le sublime et très impudique Lust, Caution d’Ang Lee (2007,. C’est l’un des films dont il est le plus fier. c’est que le projet représentait pour lui une série de défis simultanés, tous hors de sa zone de confort. Le rôle de M. Yee — haut fonctionnaire collaborateur des Japonais dans le Shanghai des années 1940, homme de pouvoir froid, violent, dont la carapace se lézarde sous l’emprise d’une jeune espionne envoyée pour l’assassiner — n’avait rien du séducteur que le public aimait en lui. Ang Lee le savait : il voulait précisément casser l’image, forcer l’acteur à jouer ce qu’il s’était toujours refusé à incarner. « Il n’avait jamais joué d’homme entre deux âges, ni de rôle de méchant. Tous les grands acteurs aiment les défis, en particulier à ce stade de carrière« , dira le réalisateur. Pour Leung, l’acceptation fut immédiate à la lecture de la nouvelle d’Eileen Chang — sa seule réserve initiale étant de n’avoir jamais tourné en mandarin avec sa propre voix, ses dialogues dans Hero de Zhang Yimou ayant été doublés. Lust, Caution est le premier film où il s’y risque, accent cantonais compris.
Mais c’est la mise en danger physique et psychologique du tournage qui en fait une expérience à part dans sa filmographie. Les trois scènes de sexe — longtemps entourées d’une rumeur de non-simulation qu’Ang Lee n’a jamais explicitement démentie, mesurant sans doute leur effet publicitaire — ont été tournées sur onze jours consécutifs, en plateau fermé, avant le reste du film. La première assistante décrit ces journées comme onze jours en enfer, et précise que Leung, acteur aguerri, était au bord de l’effondrement en sortant du plateau au terme du dernier. Ce n’est pas l’exhibition qui l’a éprouvé, mais l’exigence d’Ang Lee : interdiction de recourir à ses habituelles ressources, à ce regard en coin, à cette élégance retenue qui font sa marque. « Je n’ai autorisé qu’un seul plan où il fait l’ancien Tony« , confiera le réalisateur, « quand elle le laisse partir. J’ai dit : d’accord, un seul plan. Faisons revenir le vieux Tony ». Le reste du temps, les yeux de Leung — ces yeux dont toute la critique mondiale a commenté la tristesse — devaient exprimer non plus la mélancolie mais le mal pur, et sa fissure. Ce qu’il réussit, selon Ang Lee, comme personne ne l’avait fait avant lui dans le cinéma chinois.
Un homme et la nature
Dans Silent Friend d’Ildikó Enyedi — dont il avait vu Corps et Âme (Ours d’or à Berlin en 2017) et L’Histoire de ma femme avant même d’être contacté —, Leung joue un neuroscientifique spécialiste du développement cérébral des bébés, bloqué sur le campus d’une université allemande en pleine pandémie de Covid. Désœuvré, il reporte son attention sur un gigantesque ginkgo, l’ami tacite du titre. Pour le rôle, il s’est plongé six mois dans la phytobiologie. « Bien que les plantes n’aient pas de cerveau à proprement parler, elles peuvent communiquer entre elles et réagir au monde extérieur. Je ne les regarde plus de la même façon quand je fais mon footing. » Ce rapport à la nature, forme d’introspection logique pour cet introverti, il le cultive jusque dans sa vie personnelle.
Bouddhiste, en couple avec l’actrice sociale et lumineuse Carina Lau depuis le début des années 1990 (leur mariage fastueux a été célébré en 2008), il vit en bordure d’un des poumons verts de Hong Kong — un Hong Kong qui lui ressemble de moins en moins, où le mandarin progresse au détriment du cantonais, sa langue maternelle. Les émeutes de 2019 et leur répression violente l’ont durablement marqué. « Je pleurais tous les jours en regardant les infos. Je n’en pouvais plus, alors je suis parti à Tokyo ». Au Japon, il possède une maison isolée dans les montagnes du nord, fait du snowboard, du vélo, du surf. Il y chérit l’anonymat que lui offre une langue qu’il ne parle pas.
Le charme discret
S’il est bien un personnage sur lequel il reste particulièrement secret, c’est lui-même. Comme pour perpétuer la légende autour de sa personne, l’acteur se drape dans une timidité assumée, rechignant à parler de lui. « Je garde tout pour les films« , déclare-t-il très simplement. À chaque apparition, il n’est pas Tony Leung incarnant un personnage, mais ce personnage s’étant emparé des traits de Tony Leung. Reste sa présence, inoubliable, féline, indéniablement triste — et indéniablement précieuse. L’impression aussi qu’il ne vieillit pas…
Quant à savoir ce qui vient ensuite : « C’est mon destin, je n’ai jamais fait aucun plan de carrière ». Il lorgne vers Justine Triet, dit-il — impressionné par Anatomie d’une chute : « Quoi qu’elle me propose, je dirai oui ». Et si l’intelligence artificielle devait un jour le remplacer ? Il sourit : « S’ils peuvent un jour me remplacer, c’est parfait !«
Filmographie sélective
La Cité des douleurs - Hou Hsiao-Hsien, 1989
Nos années sauvages - Wong Kar-Wai, 1990
Histoire de fantômes chinois 3 - Ching Siu-tung, 1991
Chungking Express - Wong Kar-Wai, 1994
Les Cendres du temps - Wong Kar-Wai, 1994
Cyclo - Tran Anh Hung, 1995
Happy Together - Wong Kar-Wai, 1997
Les fleurs de Shanghai - Hou Hsiao-Hsien, 1998
Infernal Affairs - Lau / Mak, 2002
In the Mood for Love - Wong Kar-Wai, 2000
Hero - Zhang Yimou, 2002
2046 - Wong Kar-Wai, 2004
Lust, Caution - Ang Lee, 2007
Les trois royaumes - John Woo, 2008
The Grandmaster - Wong Kar-Wai, 2013
Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux - D.D. Cretton, 2021
Once Upon a Time in Hong Kong - Felix Chong, 2023
Silent Friend - Ildikó Enyedi, 2025
