
Parmi les quelques films en français séelctionné au BIFFF le gros morceau est Gibier d‘Abel Ferry. C’est son deuxième long métrage de cinéma après Vertige (2009) et ses séquences impressionnantes en montagne. Entre temps, il a réalisé quelques téléfilms. Gibier a déjà été projeté dans divers festivals fantastiques comme L’Étrange Festival à Paris et celui de Neuchâtel avant sa sortie en salles.
Revenons à l’époque de Vertige. À la fin des années 2000, une nouvelle vague du fantastique en France avait été saluée à l’international, une tendance de « French Frayeurs » avec des films de Alex Aja, puis de Pascal Laugier, Xavier Gens, Alexandre Bustillo et Julien Maury. Ils avaient comme point commun d’inclure quelques séquences de violence particulièrement sanglantes et assez brutales. L’ambition de ce Gibier d’Abel Ferry est justement de renouer avec ce style, avec quelques scènes sanglantes filmées de manière frontale.
- Le pitch : Équipés de caméras, de jeunes activistes infiltrent un abattoir afin d’en dénoncer les pratiques. Mais ils sont interceptés par les vigiles et pris en chasse par le propriétaire et ses amis bien armés désireux de récupérer les preuves.
Une action militante dans un abattoir tourne mal. Le propriétaire est un homme influent qui se présente aux prochaines élections municipales : les activistes s’enfuient avec des petites caméras vidéo, les autres sont à leur poursuite pour les intimider et récupérer ces images. Ce qui était un affrontement entre altermondialistes et capitalistes va ici devenir peu à peu une chasse à l’homme. Dans Gibier le combat entre utopie et économie va faire beaucoup de morts…
« On a tous envie de donner une leçon à ces petites merdes, mais faut pas que ça dérape.. »
Une vaste forêt (mais pas seulement) sert de décor à survival saignant. Le scénario de Guillaume Chevalier est assez intelligent pour opérer graduation progressive de la violence. L’intimidation va devenir persécution, la traque va devenir une chasse à l’homme. Tout va déraper de manière incontrôlable vers une sauvagerie qui fera beaucoup de victimes. Dans chacun des deux camps, il y aura quelqu’un qui n’aurait pas dû être là : chez les activistes c’est une petite sœur étudiante qui était passage, et chez les chasseurs ,c’est un ex-militaire trop impulsif. Le rapport de force est forcément déséquilibré, et ça va mal finir.

La force de Gibier vient d’une ambition de retrouver un film de genre français qui n’hésite pas à pousser certains curseurs dans le rouge.
Avec à l’image, des ‘gueules de cinéma’, soit un casting français et belge de haute volée. Le collectif d’activistes militants est composé de Kim Higelin, Mouloud Ayad, Marie Kremer, Jean-Baptiste Lafarge, Daouda Keita et Anne Richard; tandis que le groupe des traqueurs savent effrayer en la présence d’Olivier Gourmet, Michaël Erpelding, Bruno Lochet, Francis Renaud et Rod Paradot. S’il y a beaucoup de personnages c’est pour apporter plusieurs nuances dans les deux groupes qui vont s’opposer. La jeune Kim Higelin confirme ici qu’elle n’est pas seulement une révélation (depuis Le Consentement de Vanessa Filho) mais aussi une actrice sur laquelle on va pouvoir compter. On la reverra cette année aussi dans un autre film de genre : Sanguine de Marion Le Corroller annoncé en séance de minuit au prochain Festival de Cannes.
Ce grand nombre de personnages renforce la subtilité d’écriture d’un scénario qui se veut d’essayer d’être le moins binaire possible. S’il y a combat entre les ‘gentils’ activistes et les ‘méchants’ de l’abattoir, c’est aussi parce que chaque groupe voit l’autre comme un assaillant qui l’agresse.
« Tu as toujours le choix d’être violent ou non »
La défense contre la maltraitance des animaux dans l’abattoir va se heurter à une défense des emplois qui seront perdus si les images des caméras deviennent publiques. Deux mondes, deux éthiques, deux morales s’opposent. Côté activistes, certains glissent plus vite que d’autres vers une forme de violence qu’ils s’interdisent ; et côté chasseurs, certains ont plus de scrupules que d’autres à basculer dans une trop spirale infernale. Le spectateur choisira ses ‘gentils’ et ‘méchants’ et ne verra pas le même film. Sa perception peut même évoluer puisque chaque groupe dit se situer du côté du bien en accusant l’autre de vouloir faire du mal. Le film ose l’ambiguïté d’une possible inversion morale des valeurs. Quand la cause du bien-être animal se heurte au capitalisme qui fait vivre des humains…
Abel Ferry réussit avec Gibier ) faire renaître un cinéma de genre français viscéral où la brutalité des personnages se transmet aussi par certaines scènes difficilement supportables. Gibier coche les cases de tout bon survival : aussi bien en extérieur dans l’immense forêt qu’à l’intérieur d’un bâtiment, la mort peut venir de partout et pour n’importe qui. Gibier se montre alors aussi cruel pour les personnages que pour les spectateurs. Redoutable.
