Cannes 2025 | Pillion : une brillante rom-com cuir et queer

Cannes 2025 | Pillion : une brillante rom-com cuir et queer

Colin, un jeune homme introverti, rencontre Ray, le séduisant et charismatique leader d’un club de motards. Ray l’introduit dans sa communauté et fait de lui son soumis.

Cela faisait longtemps que le cinéma n’avait pas proposé une comédie romantique aussi réussie. Comme tout film de ce genre, il s’enrichit de plusieurs couches (différence de classes sociales, coming-of-age, émancipation individuelle et soumission consentie, etc). À cela on ajoute l’homosexualité, et sa variante BDSM, qui ouvre l’histoire d’amour sur une zone cachée des relations humaines. C’est cuir et c’est queer. Pillion ne détourne aucun code de la rom-com britannique à l’ancienne : il l’installe juste dans un cadre insolite.

« – Qu’est-ce que je vais faire de toi? – Ce que tu voudras! »

Pour son premier long métrage, Harry Lighton, scénariste et réalisateur de cette épopée décalée dans la banlieue anglaise, a choisi l’univers des « bikers ». L’homme à la moto, ça fascine toujours, et encore plus un garçon de « bonne famille », coincé, habitué aux chorales de Noël dans les pubs. Mais si ce n’était que ça… Le jeune cinéaste plonge le Candide dans une liaison pas comme les autres : son Apollon est un dominateur (maniaque). Pour être son amant, ce timide doit donc se soumettre pleinement, dans une relation maître-esclave unilatérale.

Valeurs sentimentales

Et on appelle ça du romantisme? Contre toute attente, oui. Le prodige du film tient à cette alliance incongrue entre un univers « hard » et une tonalité « soft », entre une psychologie et une sexualité impalpables et des personnages attachants, entre un quotidien étrange selon les règles du monde hétéronormé et une série de scènes cocasses et parfois hilarantes. Et, point saillant, il s’agit bien d’une histoire d’amour, où les sentiments circulent en permanence, qui va atteindre son acmé dans un final en trois actes : l’affirmation de l’un, la concession de l’autre, et la confirmation.

Lighton n’en est pas à son coup d’essai. Il a plusieurs court-métrages à son actif. Dans Sunday Morning Coming Down, Max explore sa sexualité et son lien fraternel avec son jumeau. Avec Look at Me, il filme les corps queer et trans pour s’interroger sur la manière dont l’image façonne l’identité, la visibilité et l’auto-représentation. Et dans Pompeii, il prend le prétexte d’une nuit de fête pour dénoncer les divisions au sein de la communauté LGBTQ+, notamment le femme-shaming et l’exclusion des hommes trop féminins. La communauté c’est ce qui semble l’intéresser (patriotes et xénophobes dans Leash ; religion et prison dans Wren Boys).

Aussi n’est-on pas surpris ici de faire un bout de chemin avec des bikers gays, masculinistes et machos, et leurs jeunes compagnons, serviables et obéissants. Une forme de relation socratique : les plus vieux baisent les plus jeunes. Et en l’occurence ici, le viril et sculpté Alexander Skarsgård, très American psycho sans la folie criminelle, se tape le moins sexy et plus tendre Harry Melling (axa le cousin d’Harry Potter dans la franchise du sorcier).

« T’es jamais sorti avec un biker? »

Aussi improbable soit cette relation à vos yeux, elle n’en est pas moins passionnante. D’abord parce qu’elle montre qu’une vie privée a autant de valeur qu’une autre. Le film ouvre les regards et les cœurs sur une marginalité qui n’est jamais sordide, même si elle nous interroge. De fait, le scénario, habile et bien ficelé, rejette tout jugement de valeur et efface les préjugés (sauf à être bornés). Cela tient beaucoup au corps de Skarsgård, statue grecque, et à son allure de cow-boy (lui enfourche des motos) vêtu de cuir ou de latex (matières à connotation érotique). En le déifiant, le réalisateur nous met à la place de Melling : soit Alice qui passe de l’autre côté du miroir et atterrit dans une backroom où n’existe aucun tabou.

Son roi

Car c’est aussi crû (« Achètes-toi un plug anal, t’es tout contracté »). Après tout, le Bondage / Sado-masochisme n’est pas une partie de jambes en l’air dans des draps de soie. De même, parfois, on est troublé. L’absence d’affection (en apparence), d’échange, de partage, d’égalité ne correspond à aucun des principes connus dans une relation amoureuse propagée depuis des siècles par la fiction. Le personnage de Skarsgård (Ray) peut-être ainsi vu comme un monstre égoïste et égocentrique, presque antipathique. Evidemment, par sa finesse d’écriture, Pillion va nous démontrer que ce genre de rapports consentis n’a rien à voir avec nos normes conventionnelles. Notamment parce que cet introverti (Colin) qui se mue en inverti est consentant (et constant) du début à la fin. Une fois qu’il a coupé le cordon, Colin vit sa vie comme une aventure, un jeu survivaliste et un apprentissage. Ray devient son « Roi ».

« Je vais pisser. Tu viens? »

Et puis les dialogues sont drôles, les personnages secondaires truculents (notamment les parents surproducteurs et embarrassés), les détails parsemés ici et là sont savoureux. Même les scènes de sexe, pas du tout gênantes, sont sources d’éclats de rires (notamment ce buffet orgiaque en plein air). Le cinéaste banalise tout au fur et à mesure qu’il balise son récit : même les corps dénudés sont flasques, adipeux, poilus, ordinaires. Tout y passe dans les pratiques, du plan cul quicky un peu glauque dans une ruelle au léchage de botte « traditionnel » en passant par une digression sur un Prince Albert (on vous laisse chercher si vous ignorez ce que c’est). Et rien ne choque. C’est sans doute le premier film mainstream qui parvient à allier harmonieusement le cinéma gay underground avec la comédie classique et grand public. Tom of Finland se mixe avec Pretty (Wo)Man.

En 90 minutes, Lighton parvient ainsi à filmer toutes les facettes de cette histoire amoureuse où la douleur est désir, la chair un objet, l’insulte une flatterie, l’humiliation un plaisir. L’existence peut-être perçue comme invisibilisée. Il n’en est rien. Tout le monde est à sa place. Dieu et son dévoué. Car il s’agit bien de rituel, d’amour sans retour, de foi. Colin reçoit des ordres mais surtout il entre dans les ordres. Ce qui entraîne d’inimitables questions, aussi bien pour lui que pour le spectateur. N’est-ce pas de l’emprise? de l’abus? de l’effacement de soi?

« Tes désirs sont mes ordres »

Peu importe ce que vous penserez de Ray d’ailleurs (tordu? névrosé? obsessionnel? individualiste?). Colin est sincèrement amoureux de cet homme et heureux dans son couple. Cela devrait suffire. Et Pillion lui offre la possibilité de se rebeller, de résister, sans aller jusqu’à vouloir s’affranchir. Rarement une fiction sur un sujet si sensible, sur un couple aussi marginal n’a été traité avec tant de délicatesse. Le film en devient émotif.

Car Ray comme Colin évoluent. L’un va fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve. L’autre, après une fuite en avant libératrice, va grandir. Mais aucun des deux ne veut changer. En évitant la morale à deux pounds ou l’incohérence d’une vie à deux convenable, Lighton respecte ses personnages (et le spectateur) jusqu’au bout. Pillion a cette qualité rare de nous divertir tout en nous dévoilant la beauté de la complexité humaine.

Pillion
Cannes 2025. Un Certain regard.
1h43
En salles le 4 mars 2026
Réalisation et scénario : Harry Lighton
Musique : Oliver Coates
Image : Nick Morris
Distribution : Memento
Avec Alexander Skarsgård, Harry Melling, Brian Martin, Georgina Hellier,
Kavcic Miha...