Venise 2025 | Toni Servillo en état de grâce dans La grazia

Venise 2025 | Toni Servillo en état de grâce dans La grazia

Mariano De Santis, Président de la République italienne, est un homme marqué par le deuil de sa femme et la solitude du pouvoir. Alors que son mandat touche à sa fin, il doit faire face à des décisions cruciales qui l’obligent à affronter ses propres dilemmes moraux : deux grâces présidentielles et un projet de loi hautement controversé.

La Grazia signe les retrouvailles du réalisateur Paolo Sorrentino et de l’acteur Toni Servillo. Ensemble, ils ont collaboré L’homme en plus, Les conséquences de l’amour, Il divo, La grande bellezza, Silvio et les autres, et La main de Dieu. Si l’acmé de leur filmographie est évidemment La grande bellezza, mentionnons que parmi ces titres, Servillo a incarné les présidents du Conseil Giulio Andreotti (Il divo) et Silvio Berlusconi (Silvio et les autres). Avec La Grazia, on s’intéresse à une autre figure de la constitution italienne : le président de la République, qui n’a pas les mêmes fonctions qu’en France. Mariano De Santis est un personnage fictif. Il est garant de l’unité nationale, nomme le gouvernement, promulgue les lois, commande les forces armées et préside le Conseil supérieur de la magistrature et, de facto, signe les droits de grâce.

Ce président, catholique et juriste, n’a jamais existé. Il s’inspire cependant des présidents Sergio Mattarella (catholique, juge constitutionnel) et Oscar Luigi Scalfaro, et de manière plus minime de Giorgio Napolitano (magistrat). Les trois catholiques ont un long CV politique.

La Grazia se rapproche formellement davantage d’Il Divo que de Silvio et les autres. Sorrentino revient à ses films introspectifs du début de sa carrière, sans trop de flamboyance. Il y a bien ici et là quelques éclats qui rappelleront son style baroque. Mais le cinéaste ronge son frein et fait preuve d’une étonnante sobriété. Ce portrait d’un Président en bout de course, au bord du gouffre (la retraite) après une vie politique intense, séduit d’emblée dès la première image : sur les toits du Palais du Quirinal, un homme fume une cigarette la nuit tombée. Il est juste accompagné d’un garde du corps. Il contemple Rome et ses pensées s’envolent dans les volutes de fumée. Toni Servillo démontre en quelques plans son génie du jeu.

Les choix de la vie

Ce crépuscule d’un « demi-Dieu » alterne des phases de contemplation et d’ennui, de réflexion et de songes nostalgiques. Coincé entre deux dilemmes moraux et éthiques – accorder la grâce à deux prisonniers ; signer une loi sur la fin de vie -, ce Président veuf, seul dans son immense Palais, est devenu « superflu » tel qu’il l’exprime. Surnommé « béton armé », il sent qu’il se fend de toute part. Las de sa puissance, c’est un roi fatigué.

Sorrentino tisse trois récits distincts qui s’entremêlent : le déclin d’un homme politique, avec quelques séquences absurdes (comme ce chien robot dans une scène qui fait écho au cinéma d’Elie Suleiman) ou allégoriques, la quête de vérité concernant les deux individus à gracier ; la question existentielle sur le droit de vie et de mort. Ces trois voies n’en font en fait qu’une seule, qu’on peut résumer ainsi : « à qui appartiennent nos jours? ». La question est légitime pour un homme qui a sacrifié sa vie personnelle et ses petits bonheurs sur l’autel de la raison d’Etat et de la protection du droit, pour un président qui a le pouvoir de libérer ou pas des criminels, pour un juriste catholique qui doit arbitrer sur l’euthanasie.

Avec malice, le réalisateur pimente son scénario par quelques moments décalés. Une rencontre dans les jardins du Vatican avec le pape, africain, ami personnel et opposant politique. Une soudaine passion pour une chanson de rap pas très politiquement correcte qui conduit à la décoration du chanteur. L’arrivée du président portugais sous les rafales de vent et la pluie trempant le tapis rouge. Ou encore cette intrigante curiosité pour ce citoyen italien qui vit dans l’espace. Le flegme du Président à suivre le protocole ou, au contraire, son ironie intérieure permettant de rompre les codes produisent des séquences qui font respirer le film, comme elles lui donnent une tonalité singulière propre à l’œuvre du cinéaste.

L’exercice de l’État

De l’usage de la musique (éclectique) à sa science des décors symboliques, Sorrentino propose un cinéma qui n’a rien de didactique (sauf peut-être vers l’épilogue). L’image, parfois très plasticienne, traduit plus qu’elle n’illustre les tourments, la mélancolie et la solitude d’un homme. Avec un montage assez habile, le spectateur passe par différents états. La vision sarcastique du pouvoir, et sa dose de paranoïa qui l’accompagne, se mixe parfaitement avec l’itinéraire d’un homme qui semble souffrir de son statut. C’est d’ailleurs sa libération à laquelle on assiste. Point d’agonie : il retrouve l’élan nécessaire pour finir son parcours avec panache (tranquille).

On ne s’apitoie jamais sur son sort. On assiste plutôt à la difficulté de l’exercice. Les conventions et sa « tour d’ivoire » romaine explosent progressivement et subrepticement. La gravité et l’apesanteur fusionnent harmonieusement. Les fantômes du passé croisent les obsessions du présent. Le réalisateur et son acteur, de la même manière, accomplissent une parfaite alliance pour redorer le blason de cet homme loyal et blessé, sans en faire l’élégie. Après tout, « La grâce est la beauté du doute ». Et ici le doute habite chacun des pans du récit comme ces plans sur le visage de Servillo, véritable Sphynx qui transfigure son personnage et transcende le film. Une leçon de maître pour un film magistral.

La grazia
Festival de Venise 2025. Prix d'interprétation masculine.
2h11
En salles le 28 janvier 2026
Réalisation et scénario : Paolo Sorrentino
Image : Daria D'Antonio
Distribution : Pathé
Avec Toni Servillo, Anna Ferzetti, Orlando Cinque, Massimo Venturiello,
Milvia Marigliano, Giuseppe Gaiani, Giovanna Guida, Alessia Giuliani, Roberto Zibetti, Rufin Doh Zeyenouin, Guè...