Flip, chop et frappe : Chalamet en smashing machine dans Marty Supreme

Flip, chop et frappe : Chalamet en smashing machine dans Marty Supreme

C’est l’histoire de deux frères. Non, pas les Coen. Les Safdie. Josh et Benny. Durant dix ans, ils se sont installés dans le paysage du cinéma indépendant américain avec Lenny and the Kids, Mad Love in New York, Good Time et Uncut Gems, leur ultime pièce maîtresse. Six ans plus tard, Benny, réalisateur de trois courts métrages en solo, signe The Smaching Machine, biopic d’un champion de MMA addict dans les années 1990, passant de Phoenix à Tokyo. Le film, pourtant raté, reçoit le Lion d’argent du meilleur réalisateur.

Quelques mois plus tard, Josh dégaine son propre projet. 8 courts et un long (The Pleasure of Being Robbed) en solo au compteur. Marty Suprême est également un biopic, celui d’un prodige du ping-pong ambitieux dans les années 1950, de New York à Tokyo, en passant par Londres et Paris. 9 nominations aux Oscars.

Le match est plié. Le film de Josh Safdie est plus maîtrisé, plus emballant, et plus subtil. Sans compter qu’il équilibre mieux les rapports hommes-femmes (même si elles sont toutes maltraitées par leur destin et leurs mecs).

Pourtant, les deux personnages principaux partagent en commun un caractère peu sympathique en quête d’empathie. Mais Josh Safdie parvient à en extraire toutes les contradictions et les nuances pour embarquer le spectateur dans un egotrip plus généreux qu’en apparence.

L’affranchi

Après tout, quel mal y a-t-il à être ambitieux, à « rêver en grand », comme le dit le slogan de l’agressive campagne marketing du film? Surtout quand la réalisation, assez virtuose, est à la hauteur? Marty Suprême fait écho aux films de Martin Scorsese (le vrai Marty Suprême du 7e art) : des œuvres incontestablement réussies autour de sujets et de thèmes rarement aimables. Pas le genre de films qui nous bouleversent intimement ou qui nous renvoient à nos propres questions existentielles. Plutôt des œuvres qui nous fascinent par leur beauté visuelle (plastique même) et l’énergie qui s’en dégage.

« Tu vas te pencher sur cette chaise et baisser ton pantalon »

Dans la lignée de Good Time et Uncut Gems des frères Safdie, mais aussi de films comme After Hours et Bringing Out the Dead de Scorsese, ou encore Naked de Mike Leigh ou Bad Lieutenant d’Abel Ferrara (par ailleurs magnifique en vieux mafieux dans Marty Suprême), ce film n’a rien d’un biopic mais plutôt d’une errance hystérique et épuisante d’un jeune new yorkais, anti-héros toxique, qui cherche la célébrité, la reconnaissance et l’argent. Un pur Américain à la Philip Roth : revendicatif, arriviste, sans peur mais pas sans reproches. De même, Safdie évite l’écueil du film de sport en réduisant les séquences à leur essentiel : quelques matchs, jamais complets, juste de quoi montrer le génie des joueurs. Mais quels matchs! D’une beauté absolue, magnifiés par une lumière contrastée qui éclaire les tables et renvoie le public dans l’ombre, transcendés par une caméra virevoltante, ne lâchant jamais ni la balle ni le geste et l’élan des bras. La chorégraphie est soignée et fascinante.

La photo de Darius Khondji ajoute le grain nécessaire pour magnifier cette fuite en avant, emplie de vitalité. Nul pessimisme ici : il souffle un vent d’espoir, d’envie, de désir La reconstitution stylisée du New York de l’après-guerre, soit la vision d’une ville où la précarité domine, loin de ce qu’Hollywood projette habituellement, procure un charme indéniable. Cependant, le cinéaste s’autorise quelques écarts pour ne pas enfermer son film dans un simple tableau d’époque. Là encore, il ose quelques pas de côté. Comme s’il voulait, dans chaque compartiment du projet, éviter les écueils du genre et les portes ouvertes du cinéma américain. Le film est comme son héros : il fonce, avec le bruit et la fureur nécessaires, même quand il y a un mur en face.

Gangs of Ping Pong

Josh Safdie s’autorise pour cela pas mal d’audaces. Une course de spermatozoïdes pour le générique du début (qui aboutit à l’accouchement de l’épilogue) ; des hits anachroniques de la british pop et new wave des années 1980, en plus d’une partition new age élégante et pétillante de Daniel Lopatin ; des séquences qui vrillent de manière imprévisible à partir d’un coup de feu inopiné, une baignoire qui s’effondre sur l’appartement du dessous, une négociation qui conduit à une fessée cul nu culte, ou une punition familiale qui tourne mal et entraîne une course poursuite mémorable ; et enfin des insertions dans plusieurs formats (animation, documentaire, reportage, reconstitution) qui changent la tonalité du récit à certains moments tout en révélant les traumas de la période. Un grand mix anachronique et antinomique. Ce qui donne un film dynamite, voire atomique.

Le principe n’est pas gratuit . Ici les emmerdes attirent les emmerdes (et elles volent en escadrille). Les bons plans sont de fait foireux. Tout le monde ment, est corrompu ou pourri. C’est un film de mythos et de beaux parleurs, où les bobards et la vérité se mélangent dans un chaos insoluble.

« Je vendrais des chaussures à un cul de jatte »

Marty en est l’épicentre. Arrogant, vaniteux, frimeur, petit con, irresponsable, orgueilleux, minable, pathétique. Il a la poisse du mec qui n’a pas de morale autre que celle d’atteindre ses rêves. Prince de l’entourloupe, showman patenté, maître de l’esbrouffe, mauvais perdant et en même temps, loser magnifique, il nous rappelle L’arnaqueur, en plus âpre et moins séduisant. Autour de lui gravitent une ribambelle de gens différents : une star crépusculaire (Gwyneth Paltrow, impeccable) et son mari milliardaire (Kevin O’Leary, étonnant), sa famille, la femme d’un voisin (Odessa A’zion, une belle révélation), un complice de ping pong (Tyler, the Creator, choix judicieux), un adversaire nippon (Koto Kawaguchi, véritable champion de ping pong)… Autant de miroirs qui nous montrent les divers visages du jeune homme, qui passe par tous les états. Tout comme le film passe du drame psychologique au burlesque, du thriller au suspense, de l’épopée à l’intime.

La couleur de l’ambition

Marty Supreme doit beaucoup à la nervosité du découpage. Mais ce serait une offense de croire qu’il n’est qu’un brillant exercice formel. Certes, le Marty n’a rien de suprême quand il est humilié, ridiculisé, pourchassé, prêt à tout pour arriver à ses fins. Et on pourrait très vite se détacher de ce personnage s’il n’était que ça. Cependant, le film raconte avant tout ce qu’est l’échec, et comment le surmonter. Ce qu’est la foi en soi, et comment l’affirmer. C’est une histoire de revanche, celle d’humiliés (Juifs, noirs, japonais). Dans un stade, l’origine sociale, l’identité (religieuse ou nationale) ne comptent plus. C’est le lieu idéal pour briller alors que la société vous assigne à vous cacher. La victoire n’a pas d’importance, que ce soit pour le film ou pour ce Marty. L’ultime match nous le prouve : l’essentiel est dans le style, dans la manière de s’imposer au public avec brio. La destination (réussite ou défaite) importe peu, c’est le voyage qui compte. On pourrait aussi le dire de ce film : Safdie se soucie peu de savoir où le mène ce pongiste dans son odyssée de juif errant et préfère nous inviter dans un cinéma presque immersif, avec ses gros plans et ses astuces techniques. Tout sauf l’ennui.

Dans cet environnement où le patriarcat domine, où la masculinité est un poison, où la rivalité n’est qu’un combat de coqs puéril, le réalisateur insuffle de la sensibilité, de la complexité humaine, de l’affection et même un peu de pitié. Il rend ainsi son Marty, acnéique et myope, plus attachant qu’il n’en a l’air.

Raging Fool

Il peut alors compter sur le jeune prodige Timothée Chalamet. L’acteur (et producteur du film) tient son rôle du début à la fin, le maîtrisant de manière jusqu’au boutiste. À l’instar des De Niro, Pacino et Hoffman dans les années 1970, il se fond dans ce personnage dingo et ne le lâche jamais. Il ne cherche pas à plaire, pas à aimer (mais il court vite). Sans retenue, il lâche tous les chevaux pour nous emmener dans son délire. Ce n’est de l’interprétation, c’est de la pure incarnation. Sans mimétisme (ceci n’est pas un biopic, rappelons-le). Mais pas sans travail (sacré spectacle quand il joue au tennis de table). « Timmy », perfectionniste, n’a lésiné sur aucun détails pour être « Marty ». On pense évidemment à l’effet d’un Raging Bull sur la carrière de Robert de Niro. Une étape qui renverse une carrière.

Révélé il y a neuf ans par Call Me By Your Name, le comédien héritait alors d’un ultime plan déchirant qui fendait nos cœurs. Safdie boucle la boucle : une scène finale en larmes, pour une raison plus touchante, mais, avouons-le, moins émouvante. Reste que Chalamet semble, lui, avoir atteint ses rêves en moins d’une décennie. Ce film lui ouvre les grandes portes d’un cinéma d’auteur exigeant et populaire, dans les pas d’un DiCaprio. Marty Supreme prend alors les allures d’une allégorie sur l’ascension périlleuse d’un artiste doué, persuadé de son destin, dans un milieu de requins.

Marty Supreme
2h30
En salles le 18 février 2026
Réalisation : Josh Safdie
Scénario : Josh Safdie, Ronald Bronstein
Musique : Daniel Lopatin
Image : Darius Khondji
Distribution : Metropolitan Filmexport
Avec Timothée Chalamet, Gwyneth Paltrow, Odessa A'zion, Fran Drescher, Sandra Bernhard, Abel Ferrara, Tyler Okonma aka Tyler The Creator, Luke Manley, Isaac Mizrahi, Emory Cohen, Géza Röhrig, Koto Kawaguchi, Kevin O'Leary, David Mamet...