Centenaire de Marilyn Monroe. Foison de livres. Hommages à prévoir. Et une exposition à la Cinémathèque française qui ouvre le 8 avril. Pas besoin de sous-titres. Et pourtant, on croit toujours tout savoir sur l’icône du cinéma hollywoodien.
L’expo en elle-même n’apprendra pas grand chose aux admirateurs, ceux qui ont toujours vu la grande actrice qu’elle fut plutôt que de s’intéresser à ses courbes et sa blondeur. En revanche, pour les autres, les profanes du mythe Monroe, ce parcours qui retrace la courte vie de la légendaire Marilyn s’avèrera instructif et passionnant. D’autant qu’il y a quelques pépites.
Marilyn, 36 ans lors de son décès, aura été l’une des grandes vedettes féminines du box office dans les années 1950, aux côtés de Doris Day et Elizabeth Taylor. Quelques uns de ses films sont parmi les plus populaires de la décennie, principalement ses comédies. Mais son aura va bien au-delà du grand écran. Showgirl unique, elle se distingue des grandes comédiennes hollywoodiennes de l’après guerre par son magnétisme, mais aussi sa vie privée (un joueur de baseball majeur, un dramaturge célèbre, un président des Etats-Unis), quelques scandales (ancienne mannequin et pinup, quelques photos #Nsfw), et son ambition (elle créé sa maison de production et se bat contre son studio pour obtenir un meilleur contrat).

Tout ça, vous pourrez le lire sur sa fiche wikipedia ou en demandant à une bonne IA. Ce n’est pas une expo, aussi élégante soit-elle, qui vous apprendra quelque chose sur l’actrice la plus analysée, scrutée, décryptée de l’Histoire (biopics, docus, livres, etc). Pour preuve, Le Monde a reconnu la semaine dernière que Marilyn avait été davantage mentionnée dans ses pages après sa mort que durant sa carrière (une dizaine d’années seulement).
Au mieux, vous aurez envie de voir ou revoir ses films (l’actrice a quand même une filmo haut de gamme, avec derrière la caméra Fritz Lang, Joseph L. Mankievicz, Howard Hawks, Billy Wilder, John Huston, Otto Preminger, George Cukor…). Tous les films ne sont pas là. On aurait aimé un focus sur ses premiers « petits » rôles (et films couvent très méconnus), davantage de détails sur d’autres (Ève, Certains l’aiment chaud, Quand la ville dort,…) ou sa place dans la chanson (même si les extraits ne les oublient pas), la présence de citations de l’actrice (sur ses réalisateurs ou ses partenaires).

De même l’hommage final, assez malin, qui met en exergue les pop stars contemporaines s’inspirant de Marilyn Monroe (Ryan Gosling dans Barbie, Madonna dans Material Girl, Billy Eilish, Beyoncé, Rihanna, quelques drags…) omet tout un pan culturel qui a fait perduré le mythe : littérature (Joyce Carol Oates, Patricjk Besson, Norman Mailer, Truman Capote, James Ellroy…), publicité, théâtre, musique, et art (on a le droit à Andy Warhol mais pas à Dali, Kooning, Keith Haring, ou Lollobrigida).
Alors que peut-on découvrir dans une expo à la gloire de Monroe? Les fameuses pépites dont on parlait plus haut.
Des photos rares. Que ce soit à ses débuts (se prêtant au jeu de photographes qui la dénudaient volontiers) ou vers la fin (des métamorphoses signées Richard Avedon), Marilyn était assurément photogénique. L’expo n’est pas avare en clichés insolites ou rarement montrés, notamment les photos de tournage. Notons au passage qu’elle fut souvent mise en scène avec de beaux jeunes hommes pas forcément plus habillés qu’elle. On souligne avant tout qu’elle fut une muse pour les arts visuels, tous formats et supports confondus.

Un angle sur son jeu. Le principal mérite de l’expo est bien de réhabiliter la grande actrice qu’elle était. Les extraits choisis (relativement courts et pas assez nombreux) révèle une comédienne aussi à l’aise dans le drame que la comédie, loin du cliché de la cruche de service. Candide dans ses plus gros succès, on la découvre précise dans ses gestes, ses mouvements, ses regards. Elle sait (en) jouer. Mais, de manière plus intéressante, il suffit de la voir dans Le démon s’éveille la nuit de Fritz Lang : capable de tenir tête et se se battre avec un beau mec pour lui apprendre qu’on ne violente pas une femme et qu’il faut son consentement pour l’embrasser. Autre extrait à retenir : celui de La Pêche au trésor, avec les Marx Brothers, où elle effectue une entrée qui sera pastichée 37 ans plus tard dans Qui veut la peau de Roger Rabbit?.

Anti-ségrégationniste. Marilyn a dévancé l’abolition de la ségrégation raciale. En s’affichant avec Phil Moore, son coach et premier musicien afro-américain embauché par un studio hollywoodien. Il y a aussi cette superbe photo avec Sammy Davis Jr à une époque où un noir ne devait pas être vu avec une blanche. Ou, dans un cliché plus célèbre, avec l’immense Ella Fitzgerald, alors que celle-ci est interdite de représentation dans des lieux réputés. Toutes deux – souriantes, complices et lumineuses – font un pied de nez à l’Amérique raciste.

Beauté normée (et fabriquée par la Fox), Monroe a été le prototype de la femme fatale blonde et blanche. celle qu’on érotisait à l’excès. Jupe qui s’envole, corsets moulants, bouche pulpeuse, positions lascives, voix mutines… Mais tout cela n’est qu’apparence. Monroe démontrait par ses rôles comme par son jeu une volonté d’insoumission, notamment au patriarcat. Sous ses airs naïfs, elle dissimule une capacité à obtenir ce qu’elle veut pour être libre. Ainsi dans Sept ans de réflexion, où elle prouve qu’elle est sexy pour son métier mais n’a rien d’une fille facile. Dans Niagara, elle est manipulatrice. Dans Les hommes préfèrent les blondes, elle sait conquérir le cœur du riche héritier et retrourner le cerveau du père. Même si les hommes semblent vouloir l’utiliser, c’est bien elle qui arrive à ses fins. Et le summum est bien sûr atteint dans Comment épouser un millionnaire (sororité et solidarité avec deux femmes) et Certains l’aiment chaud (comédie drag où personne n’est parfait).

Féministe sans le savoir? Puisqu’on parle d’amour et d’argent (les paroles de Diamonds Are a Girl’s Best Friend sont d’une ironie cinglante sur le sujet), on peut noter que dans ses films les hommes font souvent souffrir Marilyn. Et qu’elle leur répond avec son corps et une insolente liberté. Mais dans l’expo se cache un numéro du magazine Motion Picture and Television où l’artiste dénonce les prédateurs d’Hollywood. Déjà. « Wolves I have known » titre le magazine. « Je rencontre sans cesse des hommes qui ne s’en tiennent pas au sifflement. J’ai appris à les gérer« . Elle parle d’un procuteur qui la convoque un samedi après-midi… Avec le temps, Marilyn devient une femme puissante, mature, réflechie, exigeante, se fichant des egos masculins. Quelquepart, son personnage de Roslyn dans Les désaxés illustre parfaitement ce parcours de vie : elle porte une vision de la vie (et de la nature) qui contraste avec l’avidité des cow-boys qui l’entourent.

On pourrait conclure sur les dernières photos de la Monroe. Ces images d’un film inachevé, ces photos de nus sensuels et pastels. Mais, ultime trésor de l’expo, on préférera s’arrêter devant le poème filmé de Pier Paolo Pasolini, La rage (1963). La voici martyr de la société de consommation, de l’unfirmisation culturelle, créature innocente, sacrifiée et inconsciente d’un système qui n’aura fait que la dévorer. Jusqu’à s’acharner sur son linceul depuis plus de 60 ans.

