
Présenté en ouverture de la Quinzaine des Cinéastes, le troisième long métrage de Kantemir Balagov est un récit dissonant sur un adolescent du New Jersey en quête de repères.
Un monde en lutte
A Newark, Pyteh, 16 ans, partage son temps entre les entraînement de lutte et le petit restaurant au bord de la faillite de sa famille. Les réactions parfois impulsives de son père bouleversent son quotidien, l’obligeant à grandir soudainement.

Après avoir déjà illuminé la Croisette avec Tesnot, une vie à l’étroit (2017) et Une grande fille (2019), Kantemir Balagov nous revient en grande forme. Dès les premières de Butterfly Jam, grâce à un son soufflé omniprésent, le cinéaste russe exilé aux États-Unis crée une ambiance oppressante. Caméra portée, homme filmé de près et de dos, le ton est donné.
Le cadre est d’ailleurs rapidement posé : Pyteh (Talha Akdogan) suit son père dans toutes ses facéties et ses illuminations. Ce dernier, Azik (Barry Keoghan) a tout de l’homme fantasque qui a développé une manière à contre-courant de percevoir le monde afin de ne pas trop s’y heurter. Voilà pourquoi, ici et là, des mensonges se transforment en vérités absolues, comme si de rien n’était.
A leurs côtés, l’oncle Marat (Harry Melling) fait figure de trublion sympathique, mais capable de prendre la mouche pour des détails presque imperceptibles. Une chance dès lors que Zalya (Riley Keough), la tante enceinte, ait la tête sur les épaules et fasse son possible pour maintenir le restaurant à flot. Une entreprise loin d’être aisée tant ce diner à l’air fermé et abandonné même lorsqu’il est ouvert.

C’est dans ce cadre particulier que Pyteh tente de se construire. Pour ce faire, il enchaîne les entraînements de lutte, sport dans lequel il excelle au point de remporter un championnat. Mais la jeunesse lui offre un regard différent sur sa situation familiale, un regard porteur et précieux qui le pousse à vouloir épauler son père, chef capable de réaliser les meilleurs delens (un plat circassien à base de farine, de fromage frais et de viande, cuit à la poêle).
« Tu es faible »
En portant un regard tendre sur ses personnages, Kantemir Balagov permet au public d’être touché par l’amour qui règne dans cette famille. Et ce en dépit de tous les non-dits qui semblent la gangréner. Car à l’instar de bien des communautés du Caucase, les hommes de Butterfly Jam n’ont pas pour qualité d’être expansifs – ou d’avoir appris qu’ils pouvaient l’être. L’interview post-victoire de Pyteh en est d’ailleurs un parfait exemple : incapable de parler de ce qu’il ressent et donc de ses sentiments à la télé locale, il préfère parler de sa faim et de la fabuleuse composition des delens.

Si Butterfly Jam fait la part belle à cette relation père-fils, c’est parce que la mère de Pyteh est morte alors qu’il était jeune et que son père a appris à communiquer avec lui à travers la nourriture. Malheureusement, cette dernière n’a parfois pas toutes les nuances du langage oral. Et c’est là que tout le poids de l’héritage viril et de la fierté propre aux hommes se fait sentir. Car si ne pas parler de ce que l’on ressent est une chose, gare à ceux qui ne seraient pas assez forts – ou donneraient le sentiment de ne pas l’être – et sont donc mangés par les autres…
Grâce à ses plans très serrés sur les visages de ses acteurs, Kantemir Balagov leur offre la possibilité de briller par leur jeu – ce qu’ils font tous sans exception. Barry Keoghan touche par la tendresse de ses regards, Harry Melling s’illustre par la maladresse très crédible de sa gestuelle et Riley Keough continue de rassurer et de surprendre à la fois. Mais c’est évidemment le jeune turco-américain Talha Akdogan qui retient l’attention tant l’empathie qu’on lui porte est grande.
En dépit de ses qualités techniques, on regrette évidemment l’absence de véritable conclusion pour la tragédie qui frappe les personnages au dernier tiers du film. Portrait étiré d’une virilité en déconstruction, Butterfly Jam intrigue par sa poésie et des rebondissements souvent cocasses – l’arrivée du pélican offre une forme de légèreté plus que bienvenue.
Butterfly Jam
Festival de Cannes 2026. Quinzaine des cinéastes (ouverture)
1h42
Réalisation : Kantemir Balagov
Scénario : Kantemir Balagov, Maria Stepnova
Image : Jomo Fray
Musique : Evgueni Galperine, Sacha Galperine
Avec Talha Akdogan, Riley Keough, Barry Keoghan, Harry Melling, Tommy McInnis, Monica Bellucci...
