L’Odyssée : Ulysse 21 par Christopher Nolan

L’Odyssée : Ulysse 21 par Christopher Nolan

L’Odyssée s’annonçait comme le « film total » de Christopher Nolan. Il y a la guerre (la trilogie Dark Knight, Dunkerque), le temps manipulé dans tous les sens (Tenet, Memento), la chronologie défragmentée par le montage (Dunkerque, Oppenheimer), l’impossible retour chez soi (Interstellar, Dunkerque), la magie (The Prestige), les troubles cognitifs, l’oubli et la mémoire (Inception, Memento, Insomnia), la relation trouble d’un homme avec sa femme (Oppenheimer, Dark Knight), le pouvoir et surtout le trauma qui le hante à cause de ses choix (tous ses films depuis Batman). Enfin il y a l’homme solitaire et rusé, un peu vaniteux, au cœur de toute sa filmographie. Ulysse, héros nolanien ? Près de trois heures pour raconter une décennie d’errance, vingt ans d’absence, et surtout un texte vieux comme l’Antique.

Mais qu’est-il allé faire dans cette galère ? Auréolé de son Oscar pour Oppenheimer, idolâtré par une armée de fans vouant un culte aveugle à sa filmographie, flatté par la Warner puis par Universal pour lui signer des chèques en blanc, Nolan-Zeus est devenu roi de l’Olympe/Hollywood, reléguant Cameron-Poséidon à ses barbotages numériques : budgets titanesques, recettes monstrueuses, et surtout, fort de son statut, gardien du temple du 7e art (privilégiant le 70mm, foudroyant l’IA, et préférant les décors naturels). Christopher Nolan est un cinéaste de son époque, avec un bon mix de calcul marketing (L’Odyssée n’échappant pas aux différentes étapes de teasing) et de populisme (le film en 70mm IMAX sera réservé à une infime partie des spectateurs : peu de salles équipées, prix du ticket astronomique).

Ne nous fâchons pas avec les Dieux… Après 2h52 de périple méditerranéen, on en viendrait presque à trouver touchant ce rêve d’enfant concrétisé. Cependant, si Homère avait une tombe, il se retournerait certainement dedans. Mais peu importe. Contrairement à Ulysse, Nolan est en safe-zone : des scènes spectaculaires, des êtres dépassés par les événements (les Dieux remplacent la science), un casting de luxe, et un héros incompris. Il prolonge sa propre odyssée cinématographique ponctuée de films-concept.

Obsession(s)

Le plus surprenant, finalement, dans cette Odyssée réside dans un paradoxe. Malgré sa démesure, son « monumentalisme », le film est peu fracassant. Il en est même humble. Trop sérieux aussi (étonnant pour un cinéaste britannique de manquer de dérision à ce point). Conservateur évidemment : cela fait longtemps que Nolan ne cache pas sa fascination pour l’autorité / l’autoritarisme, les valeurs familiales et patriotiques, sans parler des rôles féminins très maltraités (et ça ne change pas ici), que seule la folie de ses personnages – du Joker à Oppenheimer, de Leonard Shelby à l’inspecteur Will Dormer, de Dominic Cobb à Joseph Cooper – trouble par leurs obsessions et leur obstination. Ulysse ne fait pas exception.

Cette « sobriété » (toute relative) s’applique à la mise en scène : des champs/contre-champs à foison, des mouvements de caméra rigides, des gros plans figés… La faute, sans aucun doute, à cette ambition de vouloir tourner en 70mm format IMAX, très contraignante. Le réalisateur a confié avoir coupé de nombreuses scènes pour ne pas dépasser les 3 heures que cette technologie limite. Le film fait ainsi appel à de nombreux soins palliatifs très « nolaniens » : une chronologie déconstruite, un montage qui entrelace les personnages, leurs intrigues et les époques. Ce découpage rend le film assez artificiel, inutilement alambiqué. Et surtout, dépourvu d’émotions (on verse quand même une larme lors de la douce mort d’Argos, le vieux chien d’Ulysse).

Oblivion

Le cinéaste enchevêtre tellement les événements qu’on en vient à ne plus en saisir les enjeux. Dominé par sa mécanique, il produit une œuvre assez froide. En ne souhaitant plus « installer » ses histoires (depuis Dunkerque), en éclatant son puzzle sans se soucier de l’imbrication des différentes pièces, il joue davantage les peintres cubistes ou post-impressionnistes que les conteurs d’antan. Jusqu’à Interstellar, il posait les fondations de ses films sur une promesse. Depuis, il préfère perdre le spectateur dans son « tourbillon » (aussi périlleux que celui de Charybde et Scylla). Et cette fois-ci, aucune dernière demi-heure pour rattraper le spectateur, depuis longtemps égaré dans ce périple. L’indifférence l’a emporté. Une fois le film achevé, que reste-t-il ? Pas grand chose. Et pourtant, personne n’a mangé de fleurs de lotus (qui font perdre la mémoire).

Ah! Puisqu’on parle de ces fleurs, notons qu’il y a ici quelques erreurs dans le scénario par rapport aux 24 chants d’Homère. Dans le film, la fleur est offerte par Calypso, alors qu’il s’agit d’un des premiers maléfices de l’épopée, chez les Lotophages. Le massacre des Cicones est à peine effleuré. La ville d’Eole a été effacée du trajet. Il n’a pas gagné son duel avec Circé en menaçant un corbeau (confrontation qui ne se résoud pas en quelques heures). Enfin, Nausicaa et Alcinoos ont été invisibilisés malgré leur aide cruciale pour le retour au pays du guerrier. Et ne parlons pas des Dieux : Zeus et Poséidon, pourtant des rôles majeurs dans L’Odyssée, ne sont qu’invoqués. Seule Athéna (Zendaya) apparaît sous forme d’hallucinations (peu bavardes).

Oxymorique

Ce n’est pas forcément mieux avec les humains (majoritairement anglo-saxons et caucasiens dans une région métissée et gréco-orientale) ou autres créatures terrestres. Les personnages parlent tous anglais (Kevin Costner comme Mel Gibson ont été plus audacieux avec, respectivement, Danse avec les loups et l’usage du Lakota, une langue Sioux, et Apocalypto en langue Maya). À l’exception incongrue des Cicones, qui parlent dans une langue qu’on imagine être du grec ancien. Mais passons sur cette bizarrerie, très furtive, puisque le problème est ailleurs : l’incarnation. Nolan, trop concentré à rendre le récit relativement fluide et clair (en cela, il y est assez bien parvenu), n’a pas pris autant de soin pour écrire / adapter des caractères complexes. À l’exception de Penelope (Anne Hathaway) et Télémaque (Tom Holland), tous sont en mode monocordes et linéaires. On s’étonne de voir Robert Pattinson (Antinoos) aussi médiocre, Charlize Theron (Calypso) en simple psy on the beach passeuse de « plats », Elliot Page (Sinon) en pauvre soldat sacrifié avec si peu à jouer, ou Lupita Nyong’o avec à peine quatre phrases à clamer. Sans parler de Benny Safdie en Dark Vador / Dark Knight aka Agamemnon (même costume), aussi masqué que mutique.

Alors, on se raccroche à Himesh Patel (charismatique Euryloque), John Leguizamo (méconnaissable et touchant Eumée), Samantha Morton (formidable Circé, et de loin le seul second rôle vraiment bien troussé) et à Matt Damon, Ulysse traumatisé par la guerre plus que mélancolique, leader rusé et star idoine pour le rôle : entre ses compétences pour l’amnésie (Jason Bourne) et ses appétences pour le retour au foyer (Seul sur Mars, Interstellar, Il faut sauver le Soldat Ryan), l’acteur semble avoir été Ulysse tout au long de sa carrière.

Obédience

Mais ce défilé de vedettes montre malgré tout que la machinerie Nolan écrase souvent les nuances, la subtilité et les contradictions de ses protagonistes. À l’instar de la musique et du son qui étouffent certains dialogues, (les sous-titres peuvent aider à comprendre ce qui se dit : voyez le en vost). Autrement dit, les inspirations artistiques supplantent le parcours des personnages et même l’action (les coups d’épée et autres combats sont plus toc que choc). Comme on l’a écrit plus haut, Penelope et Télémaque s’en sortent mieux parce qu’ils évoluent : la première en souveraine qui résiste à des prétendants, attend son mari et surtout se verrait bien Reine dans ce monde patriarcal, le second en héritier ambitieux, un peu tendre, avec trois poils au menton (dixit sa mère), et qui doit prouver qu’il a les épaules pour remplacer son père. Le duo porte deux des meilleures scènes du film, dans un affrontement verbal très shakespearien sur le pouvoir.

Puisqu’on parle d’influences, elles ne manquent pas ici. Les troupes grecques semblent sorties d’un club gay BDSM tendance cuir, l’escale chez la sorcière Circé est un mix de Body Horror Movie et de « Balance ton porc » post #MeToo (seul aspect wokiste bienvenu du film), Athéna / Zendaya parait venir directement de Dune, les Lestrygons semblent des cousins de Robocop, le royaume d’Hadès est un cimetière de zombies, le passage devant Scylla est un hommage assumé à Jason et les Argonautes (lumière et effets visuels compris), le cheval de Troie échoué sur la plage fait référence à la statue de la Liberté dans La Planète des singes, et le retour d’Ulysse semble calqué sur celui d’un Jedi prêt à vaincre la force obscure, après un petit clin d’œil à Tom Hanks dans Seul au monde.

Malgré tout cela, rien n’imprime vraiment la rétine. Pourtant, Nolan a fait de beaux efforts sur les décors et le chromatisme : le bleu méditerranéen fait place à une mer noire et des cieux gris, l’ambiance dans les cités a des allures médiévistes, à opposer aux péplums en carton-pâte trop colorés, les visages sont à peine maquillés et les traits souvent tirés (et ridés).

Obtusité

L’Odyssée s’avère une aventure bancale, au rythme inégal. Si le massacre des Prétendants est objectivement raté dans sa mise en scène, ce qui gâche le final, l’assaut de Troie est brillamment réalisé. La séquence du Cyclope (aka le Croque-Messieurs) est sans aucun doute la meilleure que le cinéma ait offerte jusqu’à présent autour de ce « monstre », tout comme celle de Circé. Mais les naufrages et les escales chez les Lestrygons, la traversée du détroit de Charybde et Scylla ou devant les Sirènes sont clairement bâclés.

Nolan pense s’en sortir avec une musique électro-tribale, une imagerie rude, des séquences brutales. De facto, il crée de la sensation plutôt que de chercher l’émotion, il accentue l’effet (sonore ou visuel) en le dénaturant de toute authenticité. « En des temps d’apparence magique », la Fantasy avait déjà sa place, mais Nolan ne semble pas savoir comment la filmer. Comme si le prestidigitateur ne savait plus quoi inventer pour épater la galerie. Il en a oublié un élément essentiel pour relier les vertus cardinales de son héros (la prudence, la justice, la force et la tempérance) : l’empathie. Au moins aurait-on ressenti quelque chose.

Sinon, peut-être aurait-il dû se focaliser sur l’essence même des textes d’Homère, tels qu’ils nous sont parvenus au fil des siècles. Les jeux de pouvoir et la trahison, la résistance aux tentations, le péché mortel de l’orgueil, la cupidité fatale, la force de l’amour et de l’amitié, la notion de sacrifices : autant de sujets que le film esquissent sans vraiment les approfondir.

Observations

Et puisqu’après trois heures, il ne nous reste pas grand chose à retenir du film, il faut bien s’accrocher à un radeau pour trouver l’intérêt de refaire vivre Ulysse au XXIe siècle (et éventuellement le revoir un jour). Avec L’Iliade et L’Odyssée, Homère a posé les bases de la fiction et de l’imaginaire. Soit l’introduction dans la narration du flashback, des intrigues parallèles, du procédé « in media res » (débuter le récit au milieu des événements), du récit polyphonique, du suspense et du teasing, de la dissimulation et des faux-semblants, du refrain et du mélange entre réalité et « merveilleux », faits et magie, homme et nature… Tous les aspects romanesques s’imposent : la tragédie et la comédie, l’aventure et le drame, la psychologie et le romantisme.

C’est sans doute cela qui fascine Christopher Nolan. Ce mélange des styles qui ouvre la porte à différentes tonalités et divers points de vue (en cela, ceux de Penelope et de Télémaque auraient sans doute été plus passionnants). L’Odyssée permet au cinéaste de mettre en miroir sa propension à remanier le temps et les perspectives. Ainsi, il y a l’histoire d’Ulysse (racontée à Calypso), mais aussi celles de Télémaque qui trace son chemin, Ménélas qui raconte sa version du passé, Penelope qui observe et gère le présent, etc. Les flashbacks sont des fragments de souvenirs, et le film censé se dérouler sur près de dix ans ne commence finalement que quelques mois avant le retour d’Ulysse à Ithaque. La vérité est ailleurs…

Oméga

L’Odyssée de Nolan, ce n’est rien d’autre qu’un pamphlet pessimiste contre la guerre et les individualismes. Les menaces – ennemis de l’intérieur, guerre provoquée sous un faux prétexte, rumeurs et désinformation – déstabilisent la civilisation, dont on pressent ici l’effondrement avec la fin de l’Âge de bronze. La guerre de Troie sonne alors comme le début de la fin (et un avertissement aux dirigeants belliqueux) : « brûler Troie, c’est brûler le monde entier, y compris son pays. »

On comprend pourquoi Ulysse, empli de regrets et de culpabilité, en plein trouble de stress post-traumatique, ne veut pas forcément rentrer chez lui – la trame réside essentiellement dans ce « homecoming » d’un vétéran. Tant de morts sur la conscience, tant de sacrifices qui le hantent, tant d’épreuves épuisantes : tout cela le conduit forcément à péter les plombs quand il revient à la réalité (la vengeance a deux visages après tout). On constate que l’allégorie est, hélas, toujours très actuelle. Avouons-le, tout ceci méritait la résurection cinématographique du héros légendaire.

Mais, malheureusement, le film, trop inégal et trop superficiel, démontre que cet Ulysse 2026 aurait dû, aurait pu davantage nous remuer si le réalisateur, plus pompeux qu’inspiré, ne s’était pas cassé les rames sur les écueils de cette Odyssée.

L'Odyssée (The Odyssey)
2h52
En salles le 15 juillet 2026
Réalisation et scénario : Christopher Nolan, d'après l'Odyssée d'Homère
Musique : Ludwig Göransson
Décors : Ruth De Jong
Costumes : Ellen Mirojnick
Photographie : Hoyte van Hoytema
Distribution : Universal Pictures International
Avec Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway, Robert Pattinson, Lupita Nyong’o, Zendaya, Charlize Theron, Jon Bernthal, Benny Safdie, John Leguizamo, Himesh Patel, Mia Goth, Elliot Page, Bill Irwin, Samantha Morton...