Cannes 2024 | Motel Destino : l’ambition manquée d’un grand film noir

Cannes 2024 | Motel Destino : l’ambition manquée d’un grand film noir

Ceará, côte nord-est du Brésil. 30 degrés toute l’année. Chaque nuit, au Motel Destino, se jouent à l’ombre des regards de dangereux jeux de désir, de pouvoir et de violence. Un soir, l’arrivée du jeune Heraldo vient troubler les règles du motel.

Retour au Brésil pour Karim Aïnouz, dans la région du Ceará. Motel Destino, film noir envahi de néons, tranche avec ses récents films – fiction ou documentaires – par son esthétiques, aux couleurs vives. La séduction est immédiate, dès les premiers plans. Tout comme l’érotisme qui s’en dégage : le climat estival invite hommes et femmes à vivre en maillot de bain (moulant), shorts et tenues légères.

Dans ce cadre paradisiaque, le réalisateur installe pourtant une histoire assez sombre, où plane en permanence l’inquiétude et la menace. Dealers, arnaqueurs, mâles violents rodent dans cette région aux plages sublimes. Le Motel Destino semble presque un refuge, protégé de tous les regards, où personne n’aurait idée de vous chercher.

C’est, par un hasard malheureux, ce qui arrive à Herraldo, jeune homme qui cherche à fuir ce bled pour tenter une vie meilleure à Sao Paulo, et qui doit se cacher après quelques circonstances dramatiques. Il est « adopté » par les gérants de cette maison de passe, où tous les vices sexuels y passent, un couple pas si libertin et plus toxique qu’on ne le croit. Le film se tient bien tant que le « trouple » est solide.

Hélas, dès lors que l’épouse révèle ses réelles intentions et que le mari dévoile sa face violente, jalouse, possessive, tout part à la dérive vers un thriller mal maîtrisé et trop convenu, affaiblissant le drame jusque’à le rendre banal et déjà vu.

« Tu préfères être au dessus? »

Finalement, le film n’aurait jamais du quitter ce huis-clos. Le trio se suffisait à lui-même. L’emprise masculiniste et dominatrice du propriétaire, assez lunatique, les aspirations amoureuses et sexuelles de son épouse et la rage rentrée du jeune homme permettaient de faire monter la tension sans qu’on ait à parasiter le récit par des digressions superflues.

D’autant que Aïnouz est plutôt convainquant en filmant les corps, y compris frontalement, en insérant de l’étrangeté, en scrutant les évolutions de chacun.

Le mal n’existe plus

Mais le scénario se fourvoie dans une construction trop classique pour nous surprendre. La mise en scène se banalise. Et les dialogues deviennent didactiques, cherchant une explication à tout, des causes aux conséquences, que ce soit des traumas d’enfance, une sacrée dose de malchance ou une impossibilité de libération. Le cinéaste n’explore pas assez le trouble des attirances ou les racines de la domination pour donner un peu de profondeur à son lexique social.

Au final, tout devient même assez binaire : le macho salaud alcoolo, véritable fléau, sa femme, plutôt soumise, le preu chevalier, pas très malin, prêt à la sauver de son donjon. C’est Satan Satyre versus Adam et Ève, fuyant l’eden. Le réalisateur rajoute une couche à cette histoire de la violence (et de la vengeance) en étalant un discours sur la fatalité et la destinée. « J’ai passé ma vie à fuir la mort. Aujourd’hui, j’ai bravé ma destinée ». Vie de merde.

Grossièrement, il tentera un happy end, qui contraste trop avec la sauvagerie latente pour provoquer un réel soulagement. En misant sur la justice immanente, Motel Destino ne joue pas les Destination Finale. Le réalisateur avait peut-être envie d’offrir un peu d’espoir. On aurait préféré un peu plus d’ambition.

Motel Destino.
Cannes 2024. Compétition.
1h55
Avec Fábio Assunção, Nataly Rocha, Iago Xavier
Réalisation : Karim Aïnouz
Scénario : Karim Aïnouz, Wislan Esmeraldo, Maurício Zacharias
Distribution : Tandem films