
Maria Angeles, une Espagnole de 79 ans, vit seule à Tanger, au Maroc, où elle profite de sa ville et de son quotidien. Sa vie bascule lorsque sa fille Clara arrive de Madrid pour vendre l’appartement dans lequel elle a toujours vécu. Déterminée à rester dans cette ville qui l’a vue grandir, elle met tout en œuvre pour garder sa maison et récupérer les objets d’une vie. Contre toute attente, elle redécouvre en chemin l’amour et le désir.
Après Adam et Le bleu du Caftan, Rue Malaga confirme le profond humanisme qui se dégage du cinéma de Maryam Touzani. Cette fois-ci, elle installe son récit à Tanger (Adam se déroulait à Casablanca et Le bleu du Caftan à Salé). La précarité et la solitude sont toujours prégnantes, sans que ce ne soit plombant.
Tanger n’est pas un hasard. Cette ville métisse, qui a fasciné tant d’écrivains et d’artistes, accueille une grosse communauté d’espagnols depuis leur exode aux temps de Franco. Une ville arabe où l’on parle la langue de Cervantès et où l’on suit assurément les matchs de La Liga. Après tout l’Espagne n’est qu’à 500 kilomètres par delà la mer.

C’est la seule étrangeté du film, mais elle lui confère une forte singularité : le personnage principal est une veuve espagnole née dans la Casbah qui ne connaît rien à son pays d’origine. La grande idée de Touzani est d’avoir confié le rôle à l’immense Carmen Maura (4 prix Goyas, 2 European Awards, un César, un prix d’interprétation à Cannes et un à Venise, entre autres). Muse de Pedro Almodovar (tous ses premiers films jusqu’en 1988, en plus de Volver en 2006), l’actrice de 80 ans a tourné avec Carlos Saura, Fernando Trueba, Etienne Chatilliez, André Téchiné, Alex de la Iglesia, Amos Gitai, Francis Ford Coppola, etc. Autant dire que dès les premiers plans, la comédienne s’impose et incarne avec justesse et subtilité cette vieille dame heureuse dont la vie semble un long fleuve tranquille.
Ce qui nous lie
Comme toujours dans le cinéma de Touzani, un élément va perturber cette petite musique de chambre ensoleillée. Un gros nuage arrive à l’horizon : sa fille, désormais madrilène, au bout du rouleau, qui décide de vendre l’appartement familial. Malgré l’apparence presque suave du film, on devine la tension entre la mère et la fille. « Je ne quitterai pas Tanger. Je suis née ici et je mourrai ici. »

Rue Malaga dévoile alors son véritable visage. Un film charmant et charmeur qui séduit de bout en bout autour de ce qui nous lie. En l’occurrence la plus marocaine des espagnoles de Tanger n’a pas beaucoup à se forcer pour comprendre qu’elle n’a aucun attachement à l’Espagne ou aux vieux qu’elle côtoie brièvement à l’Ehpad. Jamais résignée, elle refuse qu’on l’infantilise, qu’on la traite comme une vieille, qu’on ne l’écoute pas. Âgée, mais fière de son autonomie, droite dans sa dignité, aussi bien respectable que respectée. Sa vie de quartier constitue son identité : les commerçants comme les jeunes, les flics indulgents comme ses voisines. Tout juste s’accorde-t-elle une excursion au couvent pour se confesser auprès de son amie d’enfance, qui a fait voeu de silence. Tout semble alors léger et enjoué.
Elle est enracinée ici et n’a pas envie d’ailleurs. Avec un caractère à la fois déterminé et positif, incapable de se débarrasser de son passé, mais toujours ouverte à ce que l’avenir lui réserve, cette femme va résister à l’obstination de sa fille, « une étrangère aigrie et rêche », quitte à rompre les liens. On en revient toujours à cette manière dont on tisse la confiance avec les « autres », à choisir une famille élargie, plutôt qu’à s’emprisonner avec la sienne, thème récurrent du cinéma de la réalisatrice. Les liens du sol l’emportent sur ceux du sang.
L’appartement

La mise en scène, qui doit beaucoup à un montage habile et épuré, rythmé et varié, suit un scénario écrit avec finesse, ponctuée de quelques scènes drolatiques. Une histoire simple, peuplée de protagonistes attachants, qui tourne autour de son actrice, jouissant d’un personnage aux humeurs contrariées. Pour traduire le bonheur, l’abandon, la renaissance et l’esprit de convivialité (et même d’affection) de cette femme, Maryam Touzani utilise son décor : un bel appartement ancien, aux couleurs chaudes et dorées. Un clin d’oeil almodovarien à Femmes au bord de la crise de nerfs ou une suite logique à celui du Bleu du caftan, peu importe. L’appartement est un personnage en soi. Le reflet ou l’allégorie de la psyché de Maura. Aussi, quand elle redécouvre l’amour (tardif et touchant), le lieu se remplit de nouveau de musique et de vie.
C’est sans doute la plus belle qualité de ce film flirtant avec le romantisme : une ode à l’amour au crépuscule de la vie. Quand tout semble s’éteindre, ou disparaître, renouer avec l’élan de vie que procure un corps, un regard, une échappée en décapotable. Le bonheur est peut-être furtif, menacé par le vieillissement, mais mieux vaut en profiter avant qu’il ne se sauve…
Cela rend ce mélodrame entre gris clair et gris foncé plus coloré qu’il n’en a l’air. Et ce destin ordinaire plus sucré que son épilogue amer.
Rue Malaga (Calle Malaga)
Festival de Venise 2025
1h56
En salles le 25 février 2026
Réalisation : Maryam Touzani
Scénario : Maryam Touzani, Nabil Ayouch
Musique : Freya Arde
Image : Virginie Surdej
Distribution : Ad Vitam
Avec Carmen Maura, Marta Etura, Ahmed Boulane, María Alfonsa Rosso, Miguel Garcés, La Imèn...
