Sandra Huller fait le grand écart entre Hamlet et Projet dernière chance

Sandra Huller fait le grand écart entre Hamlet et Projet dernière chance

Les spectateurs françias l’ont surtout découverte avec Anatomie d’une chute. Ici, on pourrait parler d’Anatomie d’une ascension. Le succès du film de Justine Triet a provoqué un changement de carrière à son actrice, Sandra Hüller.

Vingt ans après ses débuts au cinéma (Requiem d’Hans-Christian Schmid, qui lui vaut un Ours d’argent de la meilleure actrice), la voici sur tous les fronts. À Paris, ces jours-ci, on a pu l’applaudir en Hamlet au Théâtre des Amandiers et l’écouter chanter en karaoké « Sign of the Times » dans le blockbuster SF Projet dernière chance.

À 47 ans, l’actrice allemande s’offre des grands écarts formels. Celle qui fut révélée au Festival de Cannes en 2016 dans le film de Maren Ade, Toni Erdmann, s’envole vers de nouveaux horizons. Vue chez Triet (Sybil), Winocour (Proxima) et Schwochow (L’étau de Munich), Hüller s’est mise sur orbite avec la Palme d’or à Anatomie d’une chute, puis, l’année suivante, le Grand prix du jury cannois à La zone d’intérêt de Jonathan Glazer. Deux interprétations radicalement différentes dans deux films exigeants.

Une fable SF familiale

Un autre public va la découvrir dans Projet Dernière chance, de Phil Lord et Chris Miller (Tempête de boulettes géantes, 21 Jump Street, La Grande Aventure Lego). Elle y incarne la cheffe d’un programme scientifique mondial visant à sauver la Terre. Une cellule invasive détruit les astres solaires de la galaxie, y compris notre soleil. Pas grave si vous ne comprenenez pas tout au charabia scientifique de cette science-fiction familiale (avec quand même quelques répliques grivoises). La comédienne enrôle un prof de sciences – Ryan Gosling – dont la théorie a priori farfelue ouvre la voie à une solution. Après quelques concours de circonstances, elle l’envoie contre son gré pour un voyage sans retour dans une galaxie à des années lumière.

Le film est baroque en soi : à la fois comédie et fable, SF sous tension et hommage au cinéma des années 70-90. Les petites notes de Rencontres du troisième type amusent. E.T., l’extra-terrestre n’est pas loin avec cet alien rocailleux, surnommé Rocky (forcément sa copine s’appellera Adrienne), dont la relation touchante avec l’astronaute va occuper une grande partie du film. Là, Lord et Miller pompent beaucoup à Premier contact de Villeneuve dans la manière de construire le dialogue avec l’autre. Bien sûr, de Gravity à Seul sur Mars en passant par Interstellar, les références sont multiples et contribuent au divertissement plaisant (et parfois déstabilisant), sans rien réinventer.

Sandra Hüller n’apparaît que dans les flash-backs terriens. Pas commode l’Allemande pour diriger tout son petit monde. Mais loin d’être caricaturale, elle insuffle une bonne dose d’humanité pour nuancer cette froideur apparente. Raison et décisions ne manquent pas de cœur, de café (deux tasses xxl), d’humour pinçant, et de sourire discret. Pour son premier grand rôle dans une production hollywoodienne, Hüller réussit son examen d’entrée avec brio. Même si elle n’est pas au centre de cette histoire à l’ancienne où le relationnel et quelques pointes de dérision l’emportent sur l’action (qui se résume avant tout à une sortie périlleuse dans l’espace et ses conséquences).

Au moins, l’apport de Hüller au film est intrigant. Au théâtre, elle prend toute la lumière.

Une tragédie métaphysique

Pour ceux qui ont pu assister aux représentations d’Hamlet, création théâtrale de Johan Simons. La pièce date de 2019 et s’est invitée à Nanterre la semaine dernière. Sold out. L’attrait de Sandra Hüller sans aucun doute. Elle joue Hamlet, pendant qu’à Sceaux, Evgenia Dodina incarne avec vituosité Richard III dans la grandiose revisitation d’Itay Tiran. La tragédie shakespearienne est transcendée par ses actrices qui incarnent les héros maudits du théâtre élisabéthain.

Hüller livre une performance exceptionnelle. La voir se fondre dans le groupe, sans hiérarchie, est un premier bonheur. L’humilité lui sied bien. On la voit, assise au premier rang, regarder ses collègues jouer leur partition, sourire à une performance insolite, et sans transition, débarquer sur scène pour reprendre le contrôle de cette scène vide. Elle est un Hamlet mélancolique, dépressif, torturé. Habité. Quand être ou ne pas être est débité, furtivement, sans effet, on comprend vite que la comédienne préfère souligner d’autres lignes de texte plus essentielles à ses yeux.

La pièce est aride, épurée et déstabilisante. Minimaliste, parfois abscons. Mais Hüller y démontre l’étendue de son talent sans effort, ni surjeu. Juste présente. Comme lors de l’entracte où elle ne bouge pas au milieu de la scène, debout, regardant cette boule qui représente un crane, ou cette lune hyperlumineuse. Tout à sa concentration…

Trois films très attendus

C’est à cela qu’on reconnaît les grandes actrices. À cette capacité de se métamorphoser dans n’importe quel « univers ». Ce grand écart semble être son nouveau crédo. Il y a quelques semaines, Sandra Hüller a remporté son deuxième Ours d’argent de la meilleure interprétation à la Berlinale pour Rose de Markus Schleinzer. Une fois de plus, elle se défie des genres. Elle est cette Rose, une femme habillée comme un soldat qui affirme être l’héritière disparue d’un domaine laissé à l’abandon. Bien qu’elle présente des documents pour étayer ses dires, les villageois, qui ignorent tout de son véritable genre sexuel, réagissent avec prudence et suspicion. Rose tente de s’intégrer à cette communauté méfiante, envisageant même de se marier avec Suzanna, la fille d’un fermier influent au risque de se faire démasquer.

On devrait retrouver l’actrice à Cannes pour le nouveau film de Pawel Pawlikowski, 1949. Elle y sera une journaliste, actrice et pilote, Erika, fille du célèbre romancier allemand Thomas Mann. Et sans doute, la retrouvera-t-on à Venise, pour un film d’un genre tout à fait différent : Digger, la comédie noire d’Alejandro González Iñárritu. Après Ryan Gosling, la voici face à Tom Cruise.