1985, Vincent, bientôt 13 ans, vit en banlieue parisienne dans une famille de la classe moyenne, entre un grand frère distant et des parents en conflit permanent. Alors qu’il n’est « déjà plus » un enfant et qu’il n’est « pas encore » un adulte nous allons partager ses questions et ses doutes sur l’identité, l’amitié, la famille, la religion, le désir et les premiers élans amoureux.
Il y a plusieurs manières de filmer la famille, les souvenirs d’une époque révolue – sa jeunesse -, et finalement le temps de l’innocence perdue. Dans Roméria, Carla Simon n’hésite pas à entrelacer présent et passé, émotion et douleurs pour recomposer un puzzle aux pièces manquantes. Un cinéma sensoriel et touchant. Dans Ceux qui comptent, fausse comédie foutraque de Jean-Baptiste Leonetti, on tire plus sur la fable d’une famille élargie et attachante. Dans le premier, le cinéma opère comme par magie pour nous envoûter. Dans le second, le scénario est dilué dans une esthétique télévisuelle sans aucune ambition cinématographique.
La famille est une source inépuisable d’inspiration pour le cinéma, comme on le voit semaines après semaines, que ce soit sous la forme de comédie avec Cocorico 2 ou Chers parents, ou de de drame avec Woman and Child, Anémone, Les fractures invisibles ou Ce qu’il reste de nous.
Juste une illusion se situe évidemment plutôt du côté de la comédie. Olivier Nakache et Eric Toledano tournent autour du sujet depuis vingt ans, eux-mêmes faisant « famille » au cinéma. Jusque là, il s’agissait plutôt du collectif, de ce groupe qui réunit des gens de divers horizons et qui par leurs liens créent une « famille » (professionnelle, militante, amicale, etc.). Cette fois-ci, le duo plonge dans leur album personnel et recréé un composite de leurs deux adolescences.

Si on regarde de près les 9 films co-écrits et réalisés par le tandem, Juste une illusion se rapproche davantage de Nos jours heureux, Intouchables et Le Sens de la fête par le ton. On oublie les films sociaux un brin didactiques et souvent déséquilibrés par la volonté de faire passer un message (Samba, Hors normes, Une année difficile). Ils sont bien meilleurs quand le propos est en arrière-plan et au service de la comédie, et non l’inverse.
Ces jours heureux
Reconnaissons aussi à Nackache et Toledano d’être, comme Francis Veber en son temps, perfectionniste sur l’image et l’écriture. L’élégance et le perfectionnisme de la direction artistique singularisent le film quand on compare aux autres comédies françaises. De même le scénario et le montage produisent un habile assemblage entre le rire, l’émotion et la psychologie des personnages. Pour être honnêtes, Juste une illusion est sans doute la meilleure comédie française depuis Un ours dans le Jura, jouissif délire noir et burlesque.

Mais ici, on retrouve un style familier. Celui de cinéastes qui aiment chroniquer une époque et cherchent ce qui nous lient malgré nos différences (grande thématique de leur œuvre). Avant même que le film ne commence, le logo des années 1980 des producteurs/financeurs apparaît : un flash-back dans le temps que les moins de 40 ans n’ont pas connu. Les banlieues chéries ne souffrent pas de narcotrafic. Mieux, les immeubles et les commerces semblent des havres de paix où coexistent immigrés italiens, nord-africains, et autres classes moyennes, sans distinction de couleur ou de religion. Ce n’était pourtant pas mieux avant : le chômage endémique frappe les cadres, les comités de direction sont monopolisés par des mâles blancs de 40-60 ans, le virus HIV inquiète, les grèves pourrissent le quotidien, le racisme s’invite dans les débats et SOS Racisme naît dans la foulée …
« On est français, on est juifs, on est africains. J’ai pas très bien compris. »
Par delà cette reconstitution jubilatoire et perfectionniste de cette année 1985 (vieux PC, encyclopédie Quid, premiers jeux vidéos, télécommande antique, trafic de cassettes audio…), Nakache et Toledano s’attachent surtout à mélanger leurs passés respectifs pour n’en former qu’un et raconter un coming of age d’un gamin qui prépare sa bar-mitsva dans le chaos ambiant : un père inactif, limite dépressif, et dépassé, une mère qui rêve de ne plus être secrétaire-larbin, un grand frère fumiste et rival, en plus d’un premier amour, d’une bande de copains, d’un concierge tatillon et d’un rabbin.

Le sens de la famille
Ce récit initiatique coche toutes les cases : découverte de soi et de ses racines, première expérience amoureuse (avec une bourgeoise cousine des Le Quesnoy de La vie est un long fleuve tranquille), conflit avec la famille, perte de l’innocence, prise de conscience sociale ou morale du monde qui l’entoure, fin de l’enfance.
Le plaisir provient avant tout de scènes qui régalent et de répliques qui fusent. Le sens du mot et des situations. Que ce soit pour choper une cassette VHS porno ou obtenir une doudoune à la mode, chaque détail va être un fil qui va suivre sa propre aventure. De même, le film se sert beaucoup du comique de répétition dans les expressions (« Je suis cadre » comme pour affirmer un statut alors qu’on est déchu du titre) ou dans quelques séquences (la place de parking). On sourit souvent (l’interprétation de la photo de Mitterrand et Kohl par le tout juste défunt Jacques Witt), mais surtout on s’attache beaucoup à cette famille française plongée dans un univers vintage, dont on ne se souvient que des belles choses.

Un couple qui s’aime, malgré les tensions, les engueulades. Louis Garrel n’a jamais été aussi drôle. Camille Cottin est parfaite dans le rôle de la mère. Les auteurs lui offrent une scène à la Intouchables où en plein ménage elle danse avec grâce sur I’m so exciting des Pointers Sisters. Simon Boublil traduit bien toutes les nuances d’un garçon qui grandit et Alexis Rosenstiehl (déjà grand frère turbulent dans Ceux qui comptent, où il croisait déjà Pierre Lottin, abonné aux rôles ambigus et gouailleurs) réussit à s’imposer dans ce trio charismatique.
Jouer à domicile
On oscille ainsi entre Le péril jeune, CRAZY et La Boum. L’épilogue nostalgique décontenance un peu. Comme si le film souhaitait remplir une case vide plutôt que de s’achever sur des points de suspension libérant l’imagination.
Mais c’est aussi là qu’on remarque un autre intérêt du film : sa musique. Le film porte le titre d’une chanson de Jean-Louis Aubert, présent par ailleurs dans « Je rêvais d’un autre monde » de Téléphone dans la séquence du concert. The Cure et Joy Division s’invitent aussi à cette « Party ». Sans oublier le tube d’ouverture, le bien nommé « Just an illusion » d’Imagination. La comédie semble alors musicale. D’autant que le final épouse la musique pleine de ruptures signée François de Roubaix et composée pour le film de José Giovanni, Dernier domicile connu. La musique tient lieu de souvenir fondateur et fil conducteur. Comme si, plus que les images, nos émotions étaient surtout liées aux sons.
Ainsi, on entend Francis Cabrel chanter « Ma place dans le trafic ». Et on comprend alors que le film ne tend que vers ça : les chansons nous racontent. Ici, chacun cherche sa place. En espérant que les ambitions ne se confondent pas dans une illusion.
Juste une illusion
1h59
En salles le 15 avril 2026
Réalisation et sécanrio : Olivier Nakache, Éric Toledano
Image : Augustin Barbaroux
Distribution : Gaumont
Avec Camille Cottin, Louis Garrel, Simon Boublil, Alexis Rosenstiehl, Pierre Lottin, Rony Kramer, Jeanne Lamartine, Giorgia Sinicorni...
