Le Diable s’habille en Prada 2 : un mix glam entre fashion designa et capitalisme sauvage

Le Diable s’habille en Prada 2 : un mix glam entre fashion designa et capitalisme sauvage

Le magazine Runway est en crise. Miranda Priestly, fragilisée par le déclin de la presse et par des troubles de la mémoire, voit son autorité vaciller après un scandale qui entache la marque qu’elle défend. Tout juste auréolée d’un prix pour ses reportages et licenciée de son journal, Andy Sachs revient au magazine à un poste clé piur tenter de redorer le blason de Runway. Cela suffira-t-il à Emily Charlton, devenue puissante dirigeante de Dior, qui a les moyens de couler le magazine en coupant le robinet de la publicité? Entre oublis, rivalités anciennes et rapports de force inversés, le pouvoir change de mains.

Vingt ans après, Le diable est de retour. Deux décennies c’est le temps qu’il a fallu pour que le succès populaire du Diable s’habille en Prada se métamorphose en film culte d’une époque. Entre satire du milieu fashion et comédie sur le pouvoir, avec quelques dialogues cinglants et des situations plus glaçantes, on en vient même à réévaluer le film avec le temps. Sans doute parce qu’Hollywood a abandonné ce genre de productions feel-good et glamour qui ont pourtant fait la fortune des studios depuis un siècle.

En vingt ans, Meryl Streep a confirmé son statut d’icône, passant de Mamma Mia à La dame de fer, de Steven Spielberg à Steven Soderbergh, et récoltant sept nominations aux Oscars en plus (dont une statuette gagnée). Ce sont surtout les « Emilys » qui ont pris du grade. Les deux assistantes n’étaient alors que des quasi débutantes. Anne Hathaway avaient séduit le public avec The Princess Diaries, Ella Enchanted et Brokeback Mountain. Après Le Diable, elle remporte un oscar, tourne avec Tim Burton, Christopher Nolan et James Gray, mais aussi dans des films aussi variés que Le nouveau stagiaire, Les misérables, Ocean’s 8 et Dark Waters. La carrière d’Emily Blunt a littéralement explosé après le premier Diable. Passant des films d’auteurs (Vallée, Pawlikowski, Hallstrom) à des blockbusters (Looper, Edge of Tomorrow, Sicario), elle a ensuite enchaîné avec la franchise Sans un bruit, le Oppenheimer de Nolan, et elle est attendue dans le prochain Spielberg, Discolosure Day.

Autant dire que ce trio de femmes pèse son poids en dollars et en notoriété dès le générique.

Pour autant, ça n’écrase pas cette suite du Diable qui s’habille en Prada, mais aussi en Chanel, en Dior et autres marques de luxe comme Tiffany. Le désir de retrouver ces trois actrices / personnages contribue grandement au plaisir un peu coupable que l’on ressent au fil du récit.

« Certaines choses changent »

Etrangement, les deux films ne varient d’ailleurs pas d’un cil : dans les deux cas, le scénario est bien mené, mais il reste très sage, la mise en scène est efficace, mais toujours très lisse. L’intrigue n’a pas énormément bougé. Nous sommes toujours dans un système qui broie les individus : le diable est finalement le même (le capitalisme).

Cette fois-ci, il ne s’agit plus de décrypter les liens entre la mode et les médias, mais bien de sonner le tocsin sur la transformation d’un monde où le journalisme et la presse sur papier glacé sont marginalisés dans un écosystème numérique encore plus superficiel et avide d’attention. Le diable s’habille en Prada 2 dévoile avant tout la sauvagerie et la rudesse de la financiarisation de la société – avec son jargon, ses consultants, ses critères d’évaluation cliniques. Ou si l’on préfère, la déshumanisation des rapports professionnels comme personnels.

Licenciements par textos, OPA dans le dos, tout est affaire de ratios et de gros capitaux. Limite, cette suite est « gauchiste » tant elle pointe du doigt un monde peuplé de surdiplômés sans affects, d’influenceuses narcissiques, de buzz sensationnalistes et de mégalos dingos qui jouent une partie de Monopoly sur les bords d’un lac italien.

« La cafétéria? Elle n’est jamais allée à cet étage! »

Tout est dit en deux phrases de Miranda. Elle souligne « l’attachement à la beauté » et « le sens artistique » qui sont irremplaçables ; elle déclare son amour pour le travail par dessus toutes les autres considérations (et peu importe sa réputation). Des valeurs en perdition, donc.

De là s’entremêlent les arcs narratifs : le diktat du numérique, le changement de propriétaire du média, les relations, rivalités et ambitions, etc. Ce qui est notable c’est le « Women’s empowerment » de l’ensemble. Les rares mâles bien traités sont LGBTQ ou déconstruits. C’est là qu’il faut évoquer le cas de Stanley Tucci, formidable homme de l’ombre. Comédien éclectique depuis plus de 40 ans, ayant souvent hérité de seconds-rôles chez Pakula, Spielberg, Boyle, Schroeder, Mendes ou Jackson, récemment vu dans Conclave, il est, pour beaucoup, l’éternel Ceasar Flickerman de Hunger Games.

De tous les personnages du Diable, c’est sans aucun doute celui dont le rôle a été le plus étoffé, au point de devenir central et non plus secondaire dans ce bal des actrices. Et son flegme comme son fatalisme font merveille. À l’inverse, Emily Blunt a été malmenée par les scénaristes. Un personnage manquant de substance, de cohérence, pour ne pas dire caricatural. On ne comprend pas bien comment elle (en) est arrivée là. Et pourquoi elle a accepté un tel déclassement… même si l’épilogue la sauve un peu.

Par contraste, le duo Streep/Hathaway fait des étincelles. La tyran et la bienveillante. Un peu comme si la Reine et Blanche Neige faisaient équipe pour tenter de sauver le royaume de Runway. L’une s’est un peu assagie, et a fêlé son armure. Ce qui rend le film moins mordant et la diablesse moins délicieusement haïssable. L’autre a pris de l’assurance, mais semble toujours déphasée dans ce monde qui hiérarchise, juge et humilie par conventions. Deux femmes qui dès le début semblent tomber de leur piédestal et vont tout faire pour rester sur le podium.

« Il n’y a pas que le fric qui compte »

Heureusement, le jeu toujours minimaliste, parfois muet, de Streep, et la candeur de la serviable Hathaway font mouche. Leurs personnages ont évolué mais les deux comédiennes les ont repris parfaitement avec une aisance visible. Il ne s’agit plus d’un jeu toxique ou pervers. Même s’il reste brutal en coulisses. Désormais les femmes s’entraident (et se trahissent aussi). Les temps changent.

Tout le monde a pris de la bouteille, et chacune s’est assagie. Un peu trop d’eau dans le vin parfois.
C’est sans doute là qu’on regrette un peu le ton cruel du premier opus. Miranda rappelle pourtant que « Les méchants sont toujours plus intéressants ». Or, ici, les « vilains », sont en arrière plan (ceci dit, n’est-ce pas le cas dans la réalité?) et ont l’allure de golden boys. Priestly n’est plus la redoutable et odieuse despote qu’on aimait détester. Plus vulnérable, elle affiche ses failles et ses doutes. Voilà qui pourrait décevoir ses fans mais ravir ceux qui ne souhaitaient pas en faire l’icône d’un management dépassé. Dépassée, elle semble l’être, un peu usée aussi, voire fatiguée de tous ces prédateurs qui souhaitent passer au monde transhumaniste et dématérialisé en vitesse accélérée.

« Qui donne ses fringues Chanel? »

Car, ce Diable n’est pas une simple comédie. C’est le reflet d’une époque où seul le fric et la réputation comptent. Bon faiseur, le cinéaste David Frankel ne fait pas preuve d’une grande inspiration pour filmer cette caste hors-sol, mais quelques cadrages bien conçus démontrent parfaitement le rapport de domination. Il a sans doute fait ce qu’il a pu avec un casting à ménager, la pression d’une suite à son « classique », et un scénario dont l’intrigue dramatique est peu palpable. Le film a les allures d’un soap opéra, compensant ses rebondissements mineurs avec des personnages hauts en couleur. Le tout sponsorisé par les grandes marques de luxe, qui, en vingt ans, ont métamorphosé la haute couture élitiste en objet consumériste mondialisé.

Et puis, avouons-le, on se régale des clins d’œil au premier opus, des piques ici et là sur les apparences (le parfum Drakkar noir ne se fait pas une bonne pub) et des répliques vexantes bien balancées… Dans ce Royaume des snobs et des idiots, où sont convoqués le bottin mondain new yorkais et Lady Gaga, Le Diable s’habille en synthétique et les archanges défilent avec des dizaines de tenues extravagantes et séduisantes.

Le Diable s’habille en Prada 1 et 2 ne sont finalement que des contes de fée contemporains. On en revient à la Reine et à Blanche-Neige. Quand Miranda / Meryl est seule dans la majestueuse Galerie Victor Emmanuel II de Milan, on est saisit par le geste cinématographique qui nous montre cette Reine, seule, au milieu de toute cette beauté architecturale, désormais destinée aux boutiques Prada et Louis Vuitton. La Reine n’est plus maléfique : elle contemple simplement son univers grandiose, en espérant reculer leur extinction mutuelle.

Le diable s'habille en Praa 2 (The Devil Wears Prada 2)
1h59
Sortie en salles le 29 avril 2026
Réalisation : David Frankel
Scénario : Aline Brosh McKenna, d'après le roman Vengeance en Prada : Le retour du diable de Lauren Weisberger
Photographie : Florian Ballhaus
Production : 20th Century Studios
Distribution : The Walt Disney Company France
Avec Meryl Streep, Anne Hathaway, Emily Blunt, Stanley Tucci, Justin Theroux, Kenneth Branagh, Tracie Thoms, Simone Ashley, Lucy Liu, Patrick Brammall,
Helen J. Shen, Pauline Chalamet, B. J. Novak, Donatella Versace, Lady Gaga...