
Raúl est un cinéaste culte en pleine crise créative. Lorsqu’un drame frappe l’une de ses plus proches collaboratrices, il s’en inspire pour écrire son prochain film. Peu à peu, il imagine Elsa, une réalisatrice en pleine écriture, dont le parcours commence à refléter le sien. Les deux cinéastes deviennent les deux facettes d’un même personnage, dans un jeu de miroirs où l’impudeur de l’autofiction dévoile autant qu’elle détruit. Mais jusqu’où peut-on aller pour raconter une histoire ?
Amarga Navidad (Noël amer) est devenu en France Autofiction. Une étrange traduction qui pourtant sonne plutôt juste pour ce nouveau long métrage de Pedro Almodovar. Le cinéaste espagnol creuse ici le sillon de l’autobiographie et de la mise en abyme de la création. Le tout agrémenté de multiples citations à son propre cinéma.
Ce n’est pas la première fois que le maître madrilène s’intéresse au processus de l’écriture et de l’inspiration. La loi du désir, La fleur de mon secret, La mauvaise éducation, Etreintes brisées et le plus récent Douleur et gloire ont progressivement rapproché le cinéaste de la source primaire de son œuvre : comment un scénario, un film surgit dans la tête de son créateur.

Mais dans tous ces films, abondamment référencés dans Autofiction (la piscine de La mauvaise éducation, l’île de Lanzarote d’Etreintes brisées, les cheveux grisonnants et les douleurs dorsales de l’alter ego de Douleur et gloire), il y existait un fil conducteur dramatique qui soutenait cette structure en miroir.
Chambre 114
Ici un cinéaste écrit un scénario où il réinvente sa vie à travers une réalisatrice. Tel des poupées russes, ce film à tiroir emboîte les récits inspirés d’une réalité plus ou moins passée avec la vie présente. Beaucoup s’y perdrait. Mais Almodovar maîtrise si bien son cinéma – mise en scène, scénario, direction artistique – que le film est clair. Même s’il en devient clinique.
« Vous auriez pu nettoyer les traces de cocaïne sur la carte! »
Œuvre cérébrale et très bavarde, il rejette toute tendance au mélodrame. Dans un exercice de style vertigineux, il semble même vouloir renier cette touche almodovarienne qui a tant séduit. Pour preuve, le personnage d’Elsa, fictif, interprété par Barbara Lennie, ne souffre d’aucun excès. Ses migraines et ses crises de panique envahissent son existence au point de ne vivre ses émotions que par procuration (pour une amie, une assistante, un amant). De même, contrairement au personnage incarné par Antonio Banderas dans Douleur et gloire, le double de Pedro, incarné par Leonardo Sbaraglia, ne paraît pas avoir de remords ou de réels sentiments.

On pense très rapidement à Luigi Pirandello et ses Six Personnages en quête d’auteur. Ici, il y a les personnages du présent qui fournissent la matière première au créateur, soit d’autres personnages modifiés par l’imaginaire, eux-mêmes inspirant une réalisatrice inventée. C’est brillant, malicieux, intelligent. Mais ça laisse de marbre.
Les choses de la vie
En reproduisant des thèmes maintes fois vus dans on cinéma, Almodovar n’apporte pas grand chose à sa filmographie. On pourrait craindre la paresse s’il n’y avait pas quelques éclats étincelants dans son film. Comme cette photo de groupe lors d’une soirée (Rossy di Palma, autre clin d’œil) ou cette écriture qui envahit l’écran comme pour rappeler qu’un mot peut être la source d’une idée avant de venir une phrase. Il y a aussi trois grands moments musicaux qui bousculent la narration : un strip-tease masculin sur le Libertango de Grace Jones, les larmes cathartiques de deux femmes sur La Llorona et Amarga Navidad de Chavela Vargas, la beauté épurée quand Amaia Romero chante Las simples cosas… Et puis, enfin, cette passe d’armes de haut vol entre le réalisateur et son ancienne assistante, et première lectrice, autour du cinéma et des limites acceptables entre fiction et vie.

Mais cet assemblage ne construit pas forcément un film bouleversant. Almodovar a beau convoqué des plans homoérotiques (le très bien trouvé Patrick Criado en jean ou en slip), dirigé les plus grands interprètes hispanophones de l’époque, ou ponctué, surtout au début, son histoire de répliques très drôles (la définition du film culte restera culte), Autofiction pédale sur du plat tant il y a peu d’évènements intéressants pour lui donner un peu de relief. Jusqu’à laisser aux Canaries son héroïne, sans qu’on puisse savoir ce qu’elle adviendra après s’être brouillée avec tout son entourage. Que ce soit les deuils, les tentatives de suicide, la maladie, ou les conflits relationnels, rien ne nous bouscule réellement, et ce, malgré tout le talent de Victoria Luengo, Aitana Sánchez-Gijón ou Milena Smit. Nous ne saurons jamais la fin du scénario qu’écrit Raul, laissant en plan tous ses personnages. Almodovar semble avoir rédigé un synopsis enrichi qui aurait pu être une belle histoire et a préféré finalement, accoler ses tourments existentiels du moment.
Autoflagellation
Autofiction est-il trop autocentré? Evidemment. Mais c’est aussi là que réside l’intérêt du film, en tout cas pour les cinéphiles et les initiés. « Tu crains de te répéter ? » Dans ce fameux duel dans le parc entre l’ex-assistante Monica et le réalisateur Raul, cette phrase surgit et on aurait pu la balancer. Autofiction est une forme d’autocritique. Un film non pas de la maturité mais de la lucidité. Un passage entre son premier film anglophone et sa boulimie d’écriture (il sort un roman prochainement). Almodovar filme sa propre crise créatrice qu’il trimballe depuis quelques années, tout comme son incapacité à vivre hors du cinéma. C’est là que le maestro/monstre se révèle. Capable de voler la vie des autres pour son art.
« Vous me ferez des gros plans du paquet? »
Cet étrange film qui s’achève sur des points de suspension est une illusion parfaite. La fiction et la vie s’y mélangent, les personnages inventés et ceux bien réels se confondent. Le final est brillant, audacieux, presque radical, voire brutal. Il ne correspond en rien à un épilogue. Mais c’est aussi là que le film prend tout son sens, à travers une engueulade, une cruauté, une méchanceté qui renvoient Almodovar / Raul à une sale vérité : le cinéma est plus important que la vie, que les individus qui l’entourent.

Quand cette violence surgit, le film devient une évidence : l’autoportrait d’un ogre qui dévore son monde alors que « Que el amor es simple, Y a las cosas simples las devora el tiempo » * comme le chante Amaia Romero. Ce n’est plus une autofiction mais de la non-fiction, c’est-à-dire un essai théorique sur l’écriture et la création. Aussi alambiqué soit-il, le film revient aux origines : le clavier sur lequel tout auteur tape frénétiquement avant que ce ne soit un texte, un film, une chanson ; il révèle la clé d’une histoire ; et il revient au déclic qui s’enclenche dans l’esprit d’un artiste. Autofiction est le reflet d’une crise d’inspiration. On a connu pire panne de la page blanche.
* Que l’amour est une chose simple,
et que les choses simples finissent toujours par être dévorées par le temps.
Autofiction (Amarga Navidad)
Festival de Cannes 2026. Compétition.
1h51
Sortie en salles le 19 mai 2026
Réalisation et scénario : Pedro Almodóvar
Image : Pau Esteve Birba
Musique : Alberto Iglesias
Distribution : Pathé
Avec Bárbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sánchez-Gijón, Victoria Luengo, Patrick Criado, Milena Smit, Quim Gutiérrez, Rossy de Palma, Carmen Machi...
