
Dévoilé en première mondiale à la Quinzaine des Cinéastes, Shana, le nouveau film d’apprentissage de Lila Pinell n’y est pas passé inaperçu. Explications.
Entre galères et débrouille
Shana enchaîne les galères mais rien ne l’arrête. Lorsque sa grand-mère décède, elle hérite d’une bague censée la protéger du mauvais œil. Mais la sortie de prison de son petit copain toxique va rebattre les cartes. Pour le meilleur et pour le pire…
Sur le papier, la jeunesse précarisée issue des banlieues a été traitée et retraitée au Festival de Cannes. On pense notamment à La Haine et aux Misérables mais surtout à Divines, Bande de filles et Les Filles désir tant notre héroïne a de la gueule et nullement l’intention de la fermer. Seulement voilà, à l’instar des films cités plus haut, même lorsque les protagonistes essaient de « faire les choses bien », rien ne se passe comme prévu. Et c’est à une suite de décisions douteuses que l’on assiste, partagé ente incrédulité et agacement.
Car avec toute l’énergie dont elle dispose, on se doute qu’elle pourrait faire bien mieux que travailler dans un snack ou dealer à la place de son amant, véritable cliché de l’homme-enfant qui a profité de la naïveté d’une adolescente pour la placer sous emprise. Plus encore, Shana nous montre tout du long que celle qui est désormais une jeune femme a de la ressource, et est capable des plus grands sacrifices.
Les plaies d’Égypte version 2026

Introduit par des illustrations des 10 châtiments que Dieu aurait infligés à l’Égypte, Shana est traversé tout du long par un rapport au superstitieux des plus divertissants. Ainsi, lorsque notre héroïne décide de vendre la bague de sa grand-mère, les ennuis commencent – ou plutôt s’accumulent à ceux déjà existants : du sang, des vers, une éruption cutanée, etc. Et c’est au public de choisir s’il estime que tout est lié ou si, peut-être, le hasard se joue de Shana.
Mais Lila Pinell va plus dans loin dans son exploration de la religion en permettant une discussion sur le rapport au judaïsme de la jeunesse des quartiers. Aucun prosélytisme ici, seulement un ressenti que l’on entend finalement peu dans les médias : comment revendiquer ses origines juives lorsque l’on a grandi entouré de familles musulmanes et que l’on est soi-même en désaccord avec ce que le gouvernement de Benjamin Netanyahou opère au Moyen-Orient ? La question de la culpabilité est alors résumée à un principe simple et qui fait du bien : « Tu sais que tu n’es pas responsable ? »
Car au-delà des divergences d’opinion, Shana embrasse la culture judaïque et nous rappelle au passage l’importance de la bat-mitsvah et le sentiment – compréhensible par tous – de communion qui s’en dégage. Notons d’ailleurs que dans Shana, les moments joyeux sont toujours accompagnés de musique (traditionnelle lors de la bat-mitsvah de sa sœur ou plus moderne avec Theodora notamment lors d’une virée en boîte).
Passage à l’âge adulte ?

Campée par une Eva Huault absolument solaire et de presque tous les plans, Shana fait la pluie et le beau temps chez ceux qui l’entourent. A commencer par sa mère Yolande (interprétée avec brio par Noémie Lvovsky) qui, on le comprend lors d’une scène de shopping absolument dramatique, a aussi des choses à se reprocher dans l’éducation « ratée » de sa première fille. Mais cela n’empêche pas le personnage principal d’évoluer, à son rythme.
Et c’est bien là que se trouve tour la force de Shana. Le film n’a pas l’ambition de se terminer sur un happy end mais de témoigner des efforts et de la volonté nécessaires pour évoluer – surtout lorsque l’on n’est pas soutenu par sa famille. De face en gros plan, ou de dos comme à chaque fois qu’elle marche en rue complètement vénère, le public est en permanence avec Shana. A défaut de pouvoir être dans sa tête et bien la conseiller.
Grâce à un montage précis et efficace, Shana évite les fioritures et se concentre sur l’essentiel : les interactions qui comptent, les clashes qui marquent (comme ce Loup-garou dans une chicha en séquence d’ouverture) et les discussions qui font avancer l’intrigue et/ou le cheminement de la jeune femme. On regrette néanmoins cette fin abrupte qui ne laisse d’autre choix que d’imaginer toutes les autres bonnes décisions que Shana pourrait prendre.
En s’attardant longuement sur ce que nos aînés nous transmettent, Shana est un récit d’émancipation et d’acceptation qui réchauffe le cœur sans travestir la réalité des quartiers. Bref, c’est validé !
Shana
Festival de Cannes 2026. Quinzaine des cinéastes.
1h23
En salle le 17 juin 2026
Réalisation et sécanrio : Lila Pinell
Image : Victor Zébo
Distribution : Les films du Losange
Avec Eva Huault (Shana), Noémie Lvovsky (Yolande), Inès Gherib (Inès), Anaïs Monah (Kenza), Bettina De Van (Ilana), Geneviève Krief (Marie), Sékouba Doucouré (Moïse)
