Mission : Impossible – The Final Reckoning
Ultime opus? Qui sait… En tout cas, à 63 ans, Tom Cruise continue de jouer les Jean-Paul Belmondo phase cascadeur casse-cou. Dans l’épilogue du film, il saute d’un biplan rouge à un autre biplan jaune. Haut dans le ciel (et ça dure longtemps : vertige assuré). C’est peut-être juste une cascade pour vous mais pour nous ça veut dire beaucoup. On peut encore offrir du spectacle avec à des scènes sans un énorme fond bleu ou vert et des effets numériques déshumanisant. Cheveux au vent, par la seule force des poignets (et des cuisses), Cruise continue de mériter son gros cachet pour l’amour du risque.
Sirat
La première sidération intervient au milieu du film. Dans un hommage au Salaire de la peur (et de son remake américain Le convoi de la peur), Oliver Laxe nous cloue sur nos sièges. Un véhicule en panne sur une route étroite pas bitumée à flanc de montagne. Juste derrière, une voiture à l’arrêt où joue un enfant avec son chien. Un frein à main. Un ravin. On n’était pas prêts. Une disruption par rapport aux codes habituels (imposés souvent par le cinéma américain) où certains personnages ne doivent pas mourir (quand d’autres issus des minorités, gros ou faibles sont sacrifiés sans vergogne). Dans ce film, les sens sont malmenés et le final tout aussi explosif.

Oui
Nadav Lapid réussit un grand brûlot politique, combinant les fiestas façon Grande Bellezza et l’humour absurde d’un Suleiman. Mais dans tout ce chaos visuel et musical, c’est bien cette séquence dans une loge qu’on retient. Cet espace “protégé” en apparence révèle en fait ds rapports de pouvoir qui se dévoilent sans filtre. La scène glisse vers une sorte de rituel d’humiliation / de domination, où les barrières virilistes hétéronomées s’effondrent. Un jeune secrétaire (Pablo Pillaud-Vivien) lèche les pieds de son maître, symbole très cru de soumission et de dégradation consentie ou arrachée. Le corps est à une monnaie d’échange, loin de l’hédonisme des fêtes décadentes. Dans cette pièce confinée, le musicien, l’oligarque richissime, le responsable de la communication de l’armée se désinhibent et se réduisent à des êtres corruptibles. Les postures et la dignité n’existent plus.
The Insider
Steven Soderbergh a toujours ce talent particulier de construire des plans épurés et sans épate. Pourtant, dans cet humble thriller d’espionnage, le cinéaste revisite à la fois le whodunnit à la Agatha Christie et le dîner entre amis qui vire au jeu de massacre. Michael Fassbinder et Cate Blanchett sont les hôtes, mais pas forcément déclarés innocents quand il s’agit de découvrir une taupe dans leur service. Le jeu de la vérité est cruel et résume tout le film : le mariage comme terrain d’espionnage, l’humour très sec, les confessions gênantes, les petites trahisons intimes, es alliances qui se fissurent, et une tension qui monte sans avoir besoin d’action spectaculaire. Du sexe, des mensonges et un rodéo dialectique. Si lors du premier dîner (avec un “sérum de vérité” dans le repas) se termine quand tout dégénère, le second, parfaitement symétrique (avec une arme sur la table), s’achève avec l’assassinat froid du traître.

Le rire et le couteau
Tant de belles séquences dans ce film fleuve (et queer) que si nous devions n’en retenir qu’une, c’est bien celle o Sergio, Diara et un amant sont réunis dans une chambre lors d’une “parenthèse érotique”. Elle met à nu le triangle qu’ils forment (désir réel, tendresse, mais aussi déséquilibre et rapports de force). Le trouple change de rôle : hétéro, homo / voyeur, pénétré / etc… C’est frontal, sensuel et physique. Le lit devient un lieu de négociation tacite (qui mène, qui cède, qui observe, qui se protège). C’est à la fois un moment de liberté (personnelle pour les protagonistes, cinématographique pour le film) et l’allégorie de tout ce que dit le film sur les rapports Nord/Sud, pouvoir, argent, bonne conscience occidentale / décolonialisme, culpabilité, égalité.
Mektoub my love, canto due
Abdellatif Kechiche n’a pas été avare en grandes scènes dans son dernier film. Il y a celles de groupe, purement kechichiennes, celles plus burlesques, notamment dans la villa du producteur. Mais, puisqu’il s’agit d’un film si attendu depuis lontemps, peut-être de l’ultime film du réalisateur, on retient surtout le dernier plan : le héros de la trilogie qui s’enfuit. Shaïn Boumedine court à bout de souffle dans la nuit cétoine, s’échappant de cet endroit qui le parasite dans ses ambitions. Il coupe les ponts avec celles et ceux qui se contentent de leur existence, qui ne se donnent pas les moyens de s’en sortir, qui s’emprisonnent dans une réalité pas forcément joyeuse. Plutôt que de subir, de se confronter ou d’affronter les siens, il s’en va. Seul. Loin.

Put your hand on your soul and walk
Rien n’efface le sourire de Fatma Hassouna pendant un appel vidéo avec la réalisatrice Sepideh Farsi. Fatma apparaît sur l’écran du téléphone, sourit franchement — un sourire à la fois doux et bravache — et, dans le même mouvement, parle de choses très concrètes – son travail d’images, ses rêves, sa vie quotidienne – alors que la guerre écrase tout autour. Tout le film s’appuie sur ce contraste : ce franc sourire n’est pas « naïf », c’est une façon de tenir, une politesse envers la vie, presque une provocation adressée à la destruction. C’est aussi la dernière image qu’il nous reste après avoir appris son décès en mai dernier.
