Benoît vit en Dordogne, à quelques kilomètres du village où il a grandi. Il a construit son paradis à l’abri des regards, s’est émancipé à sa manière, seul, dans la nature, avec ses couleurs. Il a trouvé ses manières de résister, de s’affranchir des stigmates du passé pour continuer à habiter le territoire de son enfance. Sur le chemin qu’il est parvenu à ouvrir, il reste des ronces qui continuent à le blesser. Alors ensemble on avance, on défriche parce que nos histoires résonnent, parce qu’on s’est trouvé. Et puis, avec les autres queers du coin on décide d’organiser une Pride, parce qu’il est temps de sortir du bois, de prendre l’espace qu’on n’a jamais eu, pour se célébrer, se réparer et enfin ouvrir une voie.
Le 4 mars 2026, deux films documentaires s’affrontent dans les salles Rural d’Edouard Bergeon et le lumineux Pédale rurale d’Antoine Vazquez. Depuis quelques années, une vague de films ancrés dans le monde agricole et rural s’impose dans les salles françaises. Petit Paysan (2017, Hubert Charuel) — plus de 300 000 entrées —, Au nom de la terre (2019, Édouard Bergeon) — près de 1,5 million d’entrées —, La Ferme des Bertrand (2023, Gilles Perret) — documentaire qui a dépassé les 100 000 spectateurs —, et plus récemment Vingt dieux (2024, Louise Courvoisier), avec plus de 200 000 entrées.
La ruralité n’est pas une nouveauté dans le cinéma français : Georges Rouquier l’a filmée dans Farrebique (1946, et sa suite Biquefarre, 1983). Raymond Depardon a conçu une trilogie, Profils paysans, entre 2001 et 2008. Dominique Marchais, déjà, avait enquêté sur l’agriculture contemporaine dans Le temps des grâces (2010). Audrey Mauron (Adieu paysans), Sophie Audier (Les chèvres de ma mère) et Delphine Détrie (Jeune bergère) ont apporté plus récemment un regard féminin et plus personnel sur la vie rurale.
Ce phénomène n’est pas le fruit du hasard. Beaucoup de ces cinéastes sont eux-mêmes issus du monde rural — Hubert Charuel a grandi dans une ferme d’élevage en Bourgogne, Édouard Bergeon est le fils d’un agriculteur dont il raconte l’histoire, Louise Courvoisier a grandi dans le Jura, et Antoine Vazquez, 34 ans, vient du Béarn. On est dorénavant loin du regard condescendant ou exotisant que le cinéma parisien a longtemps posé sur la France périphérique.
Le paysan n’est pas un personnage comme les autres
Leur succès tient aussi à un travail de diffusion ancré dans le terrain. Avant-premières en milieu rural, tournées dans les petites salles de province, relais des médias locaux et agricoles, bouche-à-oreille entre voisins, partenariats avec des syndicats ou des coopératives agricoles : ces films ne se contentent pas d’espérer que le public vienne à eux, ils vont le chercher là où il est. Ce modèle de distribution, patient et décentralisé, se retrouve parfois pour certaines comédies, notamment quand elles ont pour décor une région à l’identité culturelle très forte.

Tous ces films sont politiques, au sens le plus profond du terme. En donnant à voir des modes de vie fragilisés, des métiers en crise, des transmissions impossibles, ils formulent une exigence de dignité et de représentation. Ce n’est pas L’amour est dans le pré. Ces films refusent tout autant le folklore que la récupération. Ils ne « pittoresquent » pas la ruralité pour en faire un décor nostalgique, et résistent à ceux qui voudraient en faire le fonds de commerce d’une France mélancolique et revancharde. En bref, on est loin des clichés, et le cinéma, par sa forme de récit, reste maître d’une narration qui épingle les difficultés d’un corps de métier. Plus globalement, ce que proposent ces œuvres, c’est quelque chose de plus rare : montrer la complexité d’un monde vivant, sans le figer, sans le trahir, tout en racontant une histoire qui peut toucher un public plus large.
Pédale rurale, un regard décalé

C’est le cas de Pédale rurale, documentaire d’Antoine Vazquez. Un travail au long cours : dix ans qu’il est sur ce projet. Au cours de la marche des fiertés de ce village de Dordogne, on entend « Queers du terroir, on sort du placard« . Et c’est bien le cas ici. Il ne s’agit pas de montrer l’aspect agricole d’un territoire ou le métier de la terre ou de l’élevage d’un individu, mais bien le vécu de citoyens dans une zone éloignée des villes et des centres d’activité. Même si personne ne semble être inactif ici. Mais on constate une solitude souvent dure à vivre, d’autant plus quand on est LGBTQ+. Loin des « pédés » des villes (et des banlieues), voici donc les LGBT des champs.
Le réalisateur a suivi Benoît durant plusieurs années. Celui-ci a posé quelques limites à ce dévoilement de son intimité. On ne parle pas de ses parents, par exemple. Mais il consent à se faire photographier en slip blanc et bottes de caoutchouc dans une brouette. Benoît s’est créé un refuge, loin du bruit et de la fureur du monde. Là il y cultive à la fois son jardin des merveilles et son jardin secret (avec quelques notifications d’applis de rencontres qui interrompent la quiétude ambiante). Ce mélange de pudeur et d’impudeur forgent un récit sur le fil. C’est d’ailleurs lorsqu’il s’affaire à son métier à tisser (très belle idée de mise en scène) qu’on saisit, au gré de confidences – ou confessions -, tout son mal être, son refus de s’exposer, sa volonté de rester dans sa chrysalide.

C’est un jeune homme aux faux-airs de Matthew McConaughey, grand et mince, qui aime les plantes, plonge les mains dans la terre, se baigne nu, danse comme un derviche tourneur pour faire voler sa jupe. Il est qui il est, et l’assume. Même s’il ne porte pas sa différence en étendart. Il aurait pu être un de ces formidables homos, naïf et romatique, des films d’Alain Guiraudie.
Pédale rurale est l’histoire d’un cheminement, hors sentiers battus. Ce chemin de campagne nous mène au fil des ans d’un cloisonnement (dans sa vaste maison) à une émancipation (dans les environs). Benoît et toutes / tous les autres vont s’épanouir à travers un défi collectif : organiser une « pride » rurale. La sensibilité (et même l’hypersensibilité) de chacun et chacune, la peur à fleur de peau (« vivons cachés, vivons heureux« ) va faire place à une énergie joyeuse et partagée. Le film commence ainsi dans une forme de tête à tête entre le documentariste et son protagoniste, et se termine dans une foule arc-en-ciel. Le papillon s’envole…
Quand la caméra provoque l’action et libère la parole…

De cette solitude poignante à ces luttes « politiques » et partagées revigorantes, Antoine Vazquez démontrer la nécessité de s’unir par delà les divisions afin de résister à ceux qui veulent fracturer la société. Une contre-offensive aux mentalités réactionnaires et aux esprits conservateurs (froidement illustrée par une séquence à la mairie où l’homophobie est palpable à chaque instant).
Rempli de tendresse pour Benoît, Antoine n’est pas seulement un « voyeur » ou un « observateur », une oreille ou une voix off. Il participe pleinement à ce passage à l’acte citoyen. Il ne sort pas seulement Benoît de sa carapace, il initie le collectif Fièr.e.s Des Champs. Ainsi on peut rester vivre « au pays » sans renoncer à son identité, aimer la nature et la vie rurale tout en affirmant sa queerness, sans devoir s’exiler en ville. Benoît devient une figure identificatoire pour les ados et jeunes adultes LGBT+ des campagnes. Pédé paysan et fier de l’être. Aujourd’hui, les prides annuelles rassemblent plusieurs centaines de personnes, entretiennent le débat dans les communes et ancrent l’idée que la diversité sexuelle et de genre fait désormais partie du paysage rural.

Un film d’utilité public, qui fait émerger un militantisme festif avec chars, couleurs et paillettes. La campagne peut aussi être un lieu de célébration et pas seulement de rejet. Pédale rurale nous conduit « hors-champs » et loin des représentations habituelles, pour notre plus grand bonheur (dans le pré, le lac, ou la ferme). Une balade badine où l’importance de la rencontre et de la générosité l’emportent sur l’isolement géographique et social. Il ne s’agit pas simplement d’embarquer dans un « clito-tracteur ». Le film donne une bouffée d’air frais à l’atmosphère plutôt rance de notre époque. Et surtout, on constate qu’une caméra peut aussi agir, comme un catalyseur, et ainsi opérer une transformation cathartique pour les oubliés de la terre…
Pédale rurale
1h24
En salles le 4 mars 2026
Réalisation : Antoine Vazquez
Montage : Céline Ducreux
Image : Antoine Vazquez, Charly Caillaux
Distribution : Survivance
