Cannes 2026 | L’objet du délit : Agnès Jaoui flirte délicieusement avec #metoo

Cannes 2026 | L’objet du délit : Agnès Jaoui flirte délicieusement avec #metoo

Dans les coulisses d’une ambitieuse production de l’opéra « Les Noces de Figaro », les tensions montent lorsqu’une accusation d’agression sexuelle éclate, mettant en péril la production et forçant chacun à prendre position. Les conflits d’opinion et de génération se font jour… jusqu’à menacer la première représentation.

On aura attendu huit ans pour qu’Agnès Jaoui revienne en tant que réalisatrice. Durant ce long intermède, son compagnon de route, partenaire d’écriture, alter-ego de l’esprit Jean-Pierre Bacri est parti. L’objet du délit, son nouveau film, lui est d’ailleurs dédié. C’est aussi le premier film qu’elle écrit sans lui.

L’attente fut longue mais elle ne nous déçoit pas. Jaoui poursuit l’œuvre commune commencée en 1993. On retrouve dans L’objet du délit le goût des autres. Le film a un air de famille qui nous rendrait presque nostalgique.

Bacri n’est plus, alors elle a choisi Daniel Auteuil, qui, en prenant de la bouteille, opère une belle remontada dans le cinéma français depuis deux ans. L’acteur a le cuir épais et, doucement, passe d’un personnage très Bacri à sa propre partition.

Coulisses et dissonances

Car il s’agit bien de musique avant même que les premières images n’apparaissent. Des cartons nous expliquent le terme de « diapason ». Cette justesse qui conduit à l’harmonie entre les instruments d’un orchestre. Or l’époque n’est plus « au diapason », et la cacophonie s’empare des bruits du monde.

«  À tous les âges on est trop vieille »

L’actrice (elle s’amuse follement ici avec son rôle de cantatrice diva), co-scénariste (avec Emmanuel Salinger, Laurent Jaoui, Noé Debré et Florence Seyvos) et réalisatrice croise deux sujets de notre époque : #metoo et l’impossibilité de dialoguer.

Osé.

On la sait aussi chanteuse depuis vingt ans (y compris dans un Opéra-comique). Pas surprenant alors qu’elle déporte ses thématiques dans le milieu de l’Opéra, plutôt que de bousculer celui du cinéma. 22 ans après Comme une image, qui s’incrustait aussi dans le milieu du chant, Jaoui se fait plaisir avec une mise en abîmes des Noces de Figaro de Mozart. Un opéra très patriarcal qu’une metteuse en scène veut revisiter en version féministe.

Audacieux.

Mais pas auttant que ce scénario qui confronte favoritisme et méritocratie, marketing et pureté artistique, féminisme des années 1970-80 et féminisme contemporain, modernes et anciens, etc.

Evidemment, on est dans l’univers Jaoui : rien n’est ni blanc ni noir. Toute en finesse, l’écriture, certes parfois didactique pour bien mettre les points sur les « i », amène chacun des personnages à de la nuance, des contradictions, et finalement, comme toujours à l’acceptation. Cette comédie humaine a pour vertu de nous montrer nos imperfections. Et ce n’est pas grave d’être imparfait.

Parlez-nous de la vie

Cela n’empêche pas de mordre parfois sauvagement. Les hommes en prennent un peu pour leur grade : manque d’écoute, problèmes d’égo, éjaculation précoce ou drague lourdingue, sexisme offensant et insultant, etc. Le fait que des femmes les dominent les mettent dans tous leurs états. Pauvres petites choses fragiles.

« C’est à cause de #metoo que les hommes ont peur de conclure »

Cependant, Jaoui les aime aussi, pour ce qu’ils sont. Car elle sait toujours filmer les malaises ordinaires, les maladresses confuses, les timidités touchantes, et ainsi déjouer les stéréotypes et préjugés qu’on pourrait avoir sur chacun d’entre eux. À l’image de cette metteuse en scène choisie pour sa notoriété de mannequin-influenceuse (il faut bien attirer un nouveau public), qui paraît aussi incompétente qu’ignare, mais qui saura faire entendre sa voix.

C’est la moindre des choses dans un Opéra.

Tous les protagonistes – des extrêmes aux modérés – sont ainsi croqués dans cette satire sociale. Des mauvais départs aux amitiés et amours improbables, ils suivent leur voie vers une vérité impossible. Quelques répliques savoureuses et drôles, quelques situations assez cocasses permettent au scénario de respirer et surtout de lui donner cette allure de vaudeville alors que le film n’est qu’une série de drames. Le film à thèse est ainsi évité en se plongeant dans un opéra catastrophe (voire une farce phallique).

« Il faut que je raccroche. Il faut encore que j’aille me jeter dans le Tibre »

Mais qu’on ne croit pas que Jaoui effleure ses sujets en jouant de pirouettes. Elle y va frontalement : le regard sur les femmes, les préjugés racistes, le féminisme radical, la présomption d’innocence, la liberté d’importuner, le tribunal populaire, avec ses délations et ses sanctions, l’incompréhension intergénérationnelle, la terreur à deux balles, tout ce qui permet aux uns et aux autres d’exister à travers une cause, un job ou un idéal. C’est Nuit debout pour un sein qu’on ne saurait toucher. Mais tout ce chaos verbal nuit surtout au débat. On polarise : les coqs (il y en a, immondes), la sororité (bienvenue), les médiateurs (cibles idéales). Plus personne ne s’écoute, ne s’entend. La colère et l’inquiétude forcent la note. Ce qui amène forcément à une fausse note.

L’art de l’intrigue

C’est assez jouissif. D’autant que si la diva incarnée par Jaoui tempère un peu tout, du haut de sa soixantaine. Mais elle laisse la place (publique) aux autres. Elle donne principalement la parole à toutes les femmes : la menteuse en scène (Claire Chust, qui assume ce rôle un peu ingrat), son assistante (Lucie Gallo, belle révélation), la jeune cantatrice inexpérimentée et fille du mécène (Tiphaine Daviot, idoine) ou la cantatrice douée et énervée, mais ni « fille de » ni blanche (Eye Haïdara, comme toujours formidable). La chorale féminine et revendicatrice, souvent dépassée par les événements, est parfaitement orchestrée.

Grâce à elles, L’objet du délit n’a rien de tiède. Jaoui cherche une composition à travers une trame narrative classique mais à l’issue imprévisible. Plutôt qu’un désastre ou une dévastation, plutôt qu’une vengeance ou une revanche, n’est-il pas possible de se mettre à l’unisson? Quel pardon serait possible, sinon?

La fameuse main qui saisit ce sein lors des répétitions, déclic du délit, n’est pas innocente. C’est un boomer homosexuel qui perpétue une tradition d’une mise en scène de deux siècles. Mais l’absence de consentement, l’absence d’un safe space, l’absence de discussions en amont provoquent la cascade rhétorique qui transforme le récit en tragicomédie. Peu importe quel regard vous portez sur cette affaire : il ouvre sur la réflexion, la discussion, la prise de conscience. À vous de placer le curseur entre chacune des opinions.

Le regard, justement, est là pour vous déstabiliser. Il y a celui de Jaoui, toujours précis, mais aussi celui d’Eye Haïdara en Chérubin, qui observe sur scène, méfiante et à l’affût, l’agresseur supposé et la victime. Elle voit cette main accusée de tous les vices tapoter le dos de sa camarade violentée. La réalité est que ce partenaire prétentieux, fort de son statut de star, lui donne le tempo pour l’aider à chanter juste. Quelques doigts qui battent la mesure et toutes les certitudes s’effondrent.

L'objet du délit
Festival de Cannes 2026. Hors-compétition.
2h14
Sortie en salles le 27 mai 2026.
Réalisation : Agnès Jaoui
Scénario : Agnès Jaoui, Emmanuel Salinger, Laurent Jaoui, Noé Debré et Florence Seyvos
Image : David Chizallet
Distribution : Studiocanal
Avec Agnès Jaoui, Daniel Auteuil, Eye Haïdara, Claire Chust, Oussama Kheddam,
Lucie Gallo, Tiphaine Daviot, Maxime Pambet, Loïc Legendre, Vincenzo Amato, Patrick Mille, Emmanuel Salinger, Jacques Weber, Evelyne Buyle...