
Présentée à la Quinzaine des Cinéastes, l’adaptation du roman de Keiran Goddard par Clio Barnard a fait l’unanimité en étant sacrée Choix du public, seul vote populaire de ce Festival de Cannes.
Désillusion générationnelle
Patrick, Shiv, Rian, Oli et Conor sont amis d’enfance. Ils se sont connus et ont grandi à Birmingham, faisant les quatre cents coups ensemble. Mais aujourd’hui, entrés dans la trentaine, ils sont rattrapés par leur quotidien. Seul Rian a réussi à quitter la ville et faire fortune à Londres. Son retour à Birmingham fait ressortir de sombres secrets.
Dès la scène d’ouverture, Je vois des immeubles tomber comme la foudre pose un cadre clair : des jeunes de la classe ouvrière qui aiment faire la fête dans leur pub. Sur « Don’t Mug Yourself » de The Streets, ils fêtent ainsi l’anniversaire d’Oli et sont tous à des degrés d’alcoolémie très élevés. La soirée se poursuit dans leur club de prédilection où la cocaïne vient agrémenter le tout. Pas de doute dès lors, l’histoire de ces cinq amis risquent d’être remplie de rebondissements.

Avec un style dans la ligné de Ken Loach ou d’Andrea Arnold, Clio Barnard filme le quotidien de ces jeunes actifs incapables d’obtenir un prêt – à l’exception de Rian, on le devine. Patrick (Anthony Boyle) est coursier pour une plate-forme de type Uber Eats et doit subvenir aux besoins des deux filles qu’il a eues avec Shiv (Lola Petticrew). Cette dernière est mère au foyer. Rian (Joe Cole) de son côté est devenu trader et a pu se lancer dans la vie grâce à l’argent dont il a hérité à la mort de son père. Oli (Jay Lycurgo) quant à lui joue les petits dealers le temps de savoir ce qu’il veut véritablement faire de sa vie. Quant à Conor (Daryl McCormack), il attend son premier enfant avec sa compagne et a suivi les traces de son père, chef de chantier adoré et célébré dans le quartier.
Par son approche presque documentaire – avec sa caméra portée et son alternance de plans larges de la ville et de gros plans des personnages -, Clio Barnard choisit de filmer le réel soit les désillusions d’une génération. Car le rêve adulte ne semble jamais arriver pour eux. Rian a en effet investi de l’argent dans la construction du premier immeuble entièrement coordonné par Conor mais ce dernier « s’est trompé dans les chiffres » et refuse de demander à son ami un nouveau prêt. Résultat : la pression monte pour lui et il la gère à coups de vodka dans son bureau.
Grâce à un montage parallèle simple et efficace, Clio Barnard associe chaque moment de drame à la destruction d’un immeuble de Birmingham. Elle fait ainsi le choix de lier les pertes de repère et d’espoir des personnages à la destruction d’une architecture figurant dans la mémoire collective de leur quartier et fait acte d’une classe ouvrière complètement abandonnée et qui n’a plus d’issue possible. Grâce au personnage de Patrick et à son discours empli de socialisme et d’un vivre ensemble – qui semblera utopique pour certains -, la transformation urbaine de Birmingham est synonyme d’une gentrification accrue.
Masculinités contemporaines vs vulnérabilité
Fier de présenter à ses copains le nouvel appartement de luxe qu’il s’est offert à Londres, le personnage de Rian n’est pas épargné. Car ses origines ouvrières l’empêchent de véritablement créer du lien avec les fils et filles de qu’il côtoie dans sa nouvelle vie. Son idylle naissante avec la belle et cultivée Emma le montre : on ne lui a pas appris à exprimer et communiquer ses émotions, ses sentiments ou à développer et argumenter sa pensée. En fin de course, une nouvelle rupture. Malheureusement, à force de broyer du noir, il prend le risque d’entraîner dans sa chute ses propres amis en révélant un secret qui aurait dû le rester.
Bien que le personnage de Shiv ne soit pas en reste et fasse office de moteur humain de cette bande de potes, ce sont les portraits des hommes qui touchent le plus. Chacun à leur manière, ils représentent dans Je vois des immeubles tomber comme la foudre un aspect d’une masculinité toxique et que l’on a banalisé. Seul membre de la bande à être allé à l’université, Patrick fait figure d’une masculinité humiliée, bafouée et le vit comme un déclassement social, même si son grand cœur l’empêche d’admettre toute la jalousie qu’il éprouve à l’égard de Rien.

Ce dernier, bien que matériellement à l’abri, fait face à un vide existentiel : il ne trouve sa place nulle part. L’absence de relation amoureuse stable devient alors le symbole de son incapacité à réussir grâce à ce qu’il est et non ce qu’il a. Même l’achat d’ne maison lui vaut des moqueries de la part d’Oli (« Ca sent le curé, tu devrais aérer ! ») Conor est tout simplement un homme en colère qui a l’alcool mauvais et préfère se battre plutôt que d’admettre qu’il a besoin d’aide. Il en aurait trop honte. Enfin, Oli est ce bon pote sans grande ambition pour lui ou pour son avenir, bloqué par la peur d’entreprendre et d’échouer. Mais deux rencontres (celle d’une petite fille victime de mauvais traitement et d’un chien errant, Grand Prix du Jury de la Dog Palm) vont changer le cours de sa vie.
Malgré tout ce qui les différencie, ces hommes sont semblables sur un point : ils s’aiment et ne se laisseront jamais tomber. Et c’est en cela que cette bande de potes, semblable à bien des groupes d’amis, fait office de micro-société. Un ensemble de trajectoires variées pourtant issues du même milieu. Et c’est évidemment dans les moments durs, les moments de grands doutes, que toute leur générosité mais aussi leur haine du système se révèlent.
Chronique ouvrière doublée d’un récit d’amitié et d’amour, Je vois des immeubles tomber comme la foudre est un long métrage parfaitement maîtrisé d’un point de vue narratif et technique. Une ode rafraîchissante à la joie et à l’entraide. !
Je vois des immeubles tomber comme la foudre
Festival de Cannes 2026. Quinzaine des Cinéastes
1h49
Réalisation : Clio Barnard
Scénario : Enda Walsh
Son : Paul Davies
Montage : Maya Maffioli
Adaptation de "I See Buildings Fall Like Lightning" de Keiran Goddard
Photographie : Simon Tindall
Décors : Jane Levick
Musique : Harry Escott
Avec Anthony Boyle (Patrick), Joe Cole (Rian), Jay Lycurgo (Oli), Daryl McCormack (Conor), Lola Petticrew (Shiv)
