
Lettonie, 1964. Ulya, une adolescente mesurant près de deux mètres, grandit dans une ferme isolée. Sa taille hors norme inquiète sa famille. Elle est envoyée à Riga pour intégrer une équipe renommée de basket-ball. Confrontée à sa taille et à des questionnements sur son identité, elle se trouve face à un choix : se cacher ou devenir la meilleure joueuse de basket-ball au monde.
À 55 ans, Viesturs Kairišs n’est pas tout à fait le premier venu. Il enregistre à son compteur une dizaine d’opéras, autant de pièces de théâtre et déjà sept longs métrages de fiction et cinq documentaires.
Avec Ulya, drame biographique dans un somptueux noir et blanc austère, le réalisateur confirme l’émergence d’un nouveau cinéma balte amorcée il y a sept ans.
Vous ne connaissez sans doute pas Ouliana Semionova. Décédée en janvier dernier, elle fut la plus grand basketteuse lettone des années 1960 à 1980. L’histoire commence dans son kolkhoze peuplé d’hérétiques qui se méfient du pouvoir moscovite et des réformes de l’église orthodoxe. Ulya, diminutif de son prénom, a la particularité de mesurer 2 mètres 13 – sa taille hors-normes est liée à une acromégalie, maladie rare causée par une sécrétion excessive de l’hormone de croissance – et de chausser du 58.

Avec tact, le réalisateur n’en fait jamais une « freaks ». Disgracieuse peut-être, mais protégée par sa famille ou ses mentors, Ulya est avant tout une jeune adolescente pas comme les autres, fragile, à la vie très ordinaire et respectueuse de sa foi. « Elle fait tout le travail des hommes » nous rappelle-t-on, pour signifier sa force physique. Ne nous méprenons pas, ce portrait psychologique, très fin, ne la ménage pas lorsqu’elle arrive à Riga, capitale lettone. L’intégration à un groupe de filles n’a rien de facile pour cette jeune femme naïve, qui a vécu à l’écart du monde. Le harcèlement n’est finalement pas ce qu’il y a de plus choquant.
Hors-normes
De par son physique, on doute de sa féminité – et même on la vérifie en contrôlant ses hormones (proprement infâme). Confrontée aux regards des autres, mais aussi au sien, le film dévoile une série de questionnements sur son identité, faisant d’Ulya un drame sur la confusion des genres et l’intolérancepour les personnes transgenres, soit une belle ode à la différence.
Le sport, et son génie dans le basket, va être sa clé pour s’émanciper et se faire respecter et admirer. Le corps (élément central, vital du film) est rigide et devient athlétique. Dans un acte de rébellion, aussi sobre qu’inouï, elle va accepter de se faire couper les cheveux. Ce n’est peut-être qu’un détail pour vous, mais ça veut dire beaucoup. Le film pourrait alors apparaître comme un de ces films « hollywoodiens » racontant les exploits d’un sportif, avec sa dose d’obstacles, d’échecs, de rédemptions et le sacre final. Et cette sentence : « Choisis ton propre destin. »

En utilisant cette trame classique, Viesturs Kairišs cherche lui-même à faire accepter son style singulier à l’esthétisme hérité du cinéma soviétique. La proposition artistique est à la fois audacieuse – dans le cinéma actuel – et déjà vue – pour quiconque aime le cinéma est-européen. Dès les premiers plans, entre brouillard et neige, on est happé par la beauté rugueuse de l’image, à laquelle s’ajoute une musique folk presque légère et dissonante. Le magnifique travail de la focale traduit parfaitement les émotions de son héroïne, comme ce flou qui envahit l’écran pour signifier que sa vie d’avant s’éloigne de sa mémoire. De même le montage et le cadrage soulignent la confusion d’Ouliana lors de ses premiers pas sur le terrain de basket, avant de ralentir et de s’élargir pour comprendre comment elle a appris à dominer cet espace au gré des victoires.
Mismatch qui matche
On est loin des stéréotypes du « genre » (au sens cinématographique). Il s’agit davantage d’un récit d’apprentissage, d’accomplissement même. Ulya apprend à devenir une femme, une star, un symbole dans un univers encadré par des hommes, contrôlé par l’Etat, soumis à la propagande de la guerre froide. Elle n’en reste pas moins une lettone et battre une équipe de Leningrad (Saint-Petersbourg) est l’ultime honneur pour une province rêvant (alors) de reconquérir son indépendance.

Ulya et Lettonie, même combat? C’est sans doute ce parallèle entre son héroïne et sa nation, toutes deux cherchant à tracer leur voie pour devenir autonome, qui a intéressé, politiquement, le cinéaste. Tout préfigure l’effondrement du bloc soviétique.
Sans aucun voyeurisme, ni même sensationnalisme ou pathos, le scénario révèle d’ailleurs la cruauté du régime comme la bêtise humaine (comme cette séquence au zoo où on photographie Ouliana à côté d’une girafe). Ulya réussit à nous happer grâce à de multiples détails recentrant à chaque fois notre regard sur cette femme embarrassée par son corps, mais heureuse au milieu des paysages de son enfance ou après avoir « posé » le ballon dans le panier.
C’est un homme, Karlis Arnolds Avot – Meilleur Acteur de la section Panorama à Séries Mania pour la série Soviet Jeans, prix d’interprétation au festival de Rome pour le précédent film du réalisateur, Janvaris – qui l’incarne. Ce qui aurait pu être critiquable. Or, Karlis Arnolds Avot, 30 ans, 1m95 « seulement », et co-scénariste du film, s’avère épatant, jouant avec subtilité et justesse. De par son sexe, et son aspiration à rendre un hommage sincère à la sportive, il démontre que le jeu n’est pas une affaire de genre (au sens génétique). Bien au contraire, en étant un homme transfiguré en femme dont on doutait de sa féminité, il ajoute à ce très beau film une mise en abime vertueuse et troublante qui ne fait que rendre Ulya plus fascinant.
Ulya (Uļa)
Festival de Cannes 2026. Un certain regard.
1h31
En salles le 18 novembre 2026.
Réalisation : Viesturs Kairišs
Scénario : Kārlis Arnolds Avots, Livia Ulman, Andris Feldmanis
Image : Wojciech Staroń
Distribution : Destiny
Avec Kārlis Arnolds Avots, Chulpan Khamatova, Aleksas Kazanavičius, Arturs Krūzkops, Alise Dzene, Kaspars Dumburs...
