L’invitation : voisins et interdépendances

L’invitation : voisins et interdépendances

Presque toute l’action se déroule dans un appartement, avec deux couples et une soirée qui dérape. Joe rentre de son travail de professeur de musique et découvre sa femme Angela en train de se préparer à recevoir : il avait un peu oublié que les voisins du dessus étaient invités chez eux pour mieux faire connaissance. Ce sont justement ces voisins dont ils entendent parfois les bruits, au-dessus de chez eux. Hawk et Pina arrivent, charmants : va-t-on leur reprocher leurs bruits ? De leur côté, ils vont avoir une proposition à faire…

La situation est typique du meilleur théâtre de boulevard, avec ses quiproquos et ses imbroglios pleins d’allusions sexuelles : deux couples, et donc plusieurs combinaisons possibles. Le scénario est d’une efficacité redoutable ; il provient du film espagnol original, Sentimental de Cesc Gay. Depuis, près d’une dizaine de pays en ont tiré un remake (l’Italie, la République tchèque, la Corée du Sud, la Russie…). La France n’est pas en reste puisqu’en 2024, Et plus si affinités et son quatuor Isabelle Carré, Bernard Campan, Julia Faure et Pablo Pauly, a revisité l’histoire. Voici maintenant le remake américain, avec un autre quatuor : Olivia Wilde, Seth Rogen, Penélope Cruz et Edward Norton.

Le décor reste presque identique : dans chaque film, il s’agit d’un grand appartement très bourgeois occupé par un couple qui se chamaille. L’histoire reste identique, ou presque, en tout point au film original : un couple à bout de souffle après de longues années de vie commune découvre que le couple de voisins est à l’opposé de leurs habitudes. Les voisins sont très amoureux et démonstratifs, et aussi très actifs sexuellement, au point de faire, certaines nuits, beaucoup de bruit…

Le sujet du sexe va donc s’inviter dans la soirée, et entre le couple qui n’en a plus vraiment et celui qui en a énormément, ce sera l’occasion d’oser en parler, et même d’échanger ouvertement. Joe va découvrir que sa femme Angela est curieuse de nouvelles expériences…

Vous faites encore l’amour ensemble, pas vrai ? Votre dernier rapport remonte à quand, exactement ?

Le scénario reste identique, dans son développement comme dans ses rebondissements, au film espagnol original. Le duo de scénaristes formé par Rashida Jones et Will McCormack a en fait simplement « américanisé » l’histoire, en gommant certaines situations susceptibles de déranger un public américain encore largement réticent à désacraliser la fidélité dans le mariage, contrairement à un public européen a priori plus ouvert à des sexualités plurielles, ou en tout cas moins choqué par l’aventure extraconjugale.

Femmes actuelles

C’est d’autant plus décevant que ce même duo, Rashida Jones et Will McCormack, avait déjà écrit une comédie romantique aussi brillante que subtile et drôle avec Celeste and Jesse Forever. Ici, malheureusement, ils se sont contentés d’une simple transposition du scénario espagnol vers l’anglais, sans quasiment rien y ajouter. Sur ce point, d’ailleurs, le remake français Et plus si affinités est bien plus réussi, avec de nombreux ajouts d’humour et de rebondissements qui rendent l’histoire encore plus percutante (la présence d’un chien, la fille du couple qui prend de l’importance). Le remake américain L’invitation est ultra-basique et se contente de recopier le film espagnol.

Dans le film original, le mari, Javier Cámara, embrasse à pleine bouche son voisin à un moment donné. Dans le film français, c’est le mari, Bernard Campan, qui se retrouve intégralement nu avant d’embrasser à pleine bouche son voisin. Dans cette version américaine, il n’y aura évidemment pas de Seth Rogen embrassant Edward Norton : ni le public américain ni même ces acteurs-là ne sont prêts pour ce genre d’audace. Sinon, le cliché du fantasme féminin d’un mec en costume reste vivace dans chacune des versions : un pompier dans le film original, un pilote d’avion dans le remake français. Dans chaque version, la base est que le mari est devenu un homme aigri, avec un travail décevant, et surtout quelqu’un qui ne complimente plus sa femme, laquelle se sent délaissée depuis longtemps… Le couple de voisins est, à l’inverse, caliente et tactile ; il n’aura aucun mal à expliquer que le sexe, entre eux et même avec d’autres personnes, leur fait le plus grand bien.

Version fémina

L’originalité de cette version américaine est que L’invitation est réalisée par une femme. C’est le troisième film d’Olivia Wilde en tant que réalisatrice, et, pour la troisième fois, elle met en images un scénario qui parle d’émancipation féminine (vivre des aventures avant la fin du lycée dans Booksmart, un mariage qui emprisonne dans Don’t Worry Darling). La réalisatrice apporte des variations bienvenues par rapport au script d’origine, avec l’ajout de plusieurs dialogues à thématique féministe. « Tu sais combien de femmes font une croix sur leurs désirs, une bonne fois pour toutes ? » Ici, il est question de l’horloge biologique qui tourne, de la possibilité ou non d’être enceinte, mais aussi des premiers signes de la périménopause. C’est là toute la force du scénario original : on y parle de sexe décomplexé avec humour, mais aussi des frustrations plus intimes d’un couple fatigué. La comédie de mœurs autour des pratiques sexuelles évolue progressivement vers une thérapie de couple, où Joe et Angela vont enfin vraiment communiquer, avec la question de savoir s’ils vont, ou non, raviver la flamme qui les a animés.

Wilde confirme, malgré tout, qu’elle a une vraie maîtrise de mise en scène : le découpage est précis, les dialogues et l’intrigue sont bien rythmés. Le règlement de comptes est sans complaisance et les masques finissent par tomber. Mais n’est-ce pas trop polissé? Hétéronormé? N’a-t-on pas autre chose à raconter sur le couple qui semble se débattre dans son carcan social aliénant? Il ne manque plus que les portes qui claquent comme dans un Vaudeville…

L'invitation
Festival de Deauville 2026
1h47
Sortie en salles : 16 septembre 2026
Réalisation : Olivia Wilde
Scénario : Rashida Jones et Will McCormack, d'après le scénario de Cesc Gay 'Sentimental' adaptant sa pièce de théâtre 'Los vecinos de arriba'
Avec Seth Rogen, Olivia Wilde, Penélope Cruz, Edward Norton