
Une gamine de neuf ans vit avec son grand-père adoré, mais celui-ci semble commencer à perdre la tête. La petite Emily, débrouillarde, se renseigne pour savoir si un médicament existe. L’infirmière de son école (Aubrey Plaza) alerte alors les services sociaux, qui viennent contrôler la capacité du grand-père a élever seul sa petite-fille. Cette dernière est placée immédiatement dans une (grande) maison d’accueil, régie par une dame solitaire (Susan Sarandon). Encore marquée par la mort de sa fille, elle va déployer toute sa gentillesse pour que la petite Emily se sente bien, alors que celle-ci n’a qu’une envie : retrouver son papy adoré. The Accompanist, réalisé par Zach Woods, rejoue une classique recette du sénior qui se laisse attendrir par quelqu’un de plus jeune.

Susan Sarandon trouve ici un nouveau rôle qui lui permet de passer de la comédie au drame. Elle n’a que faire du regard des autres (elle peut imiter un immense rire de sorcière dans un restaurant), elle peut trembler au son de quelques notes de piano. L’actrice n’a rien perdu de son talent, 56 ans après ses débuts au cinéma.
Un Bafta de meilleure actrice en 1995 pour le polar Le Client (où elle défendait déjà un enfant), un Oscar de la meilleure actrice l’année suivante pour La Dernière Marche (et son plaidoyer contre la peine de mort) après quatre nominations infructueuses, dix nominations aux Golden Globes, sept aux Emmy Awards, et au printemps dernier un Goya pour l’ensemble de sa carrière. À 79 ans, Sarandon n’a plus rien à prouver. Elle était même, avec Geena Davis, l’égérie du festival de Cannes cette année, sur une affiche reprenant une image solaire de Thelma et Louise. « On nous accusait de promouvoir le suicide, chose que l’on n’avait jamais reproché à Butch Cassidy, au Kid ou à Jules et Jim ! Je suis heureuse de voir qu’il est devenu un symbole de l’amitié entre femmes » rappelait l’actrice en conférence de presse, pour souligner l’impact du cinéma.
L’artiste engagée
« Chaque film est politique. Tous les films renforcent un point de vue. Je ne comprends pas comment des gens qui font des films manifestement politiques peuvent prétendre qu’ils ne le sont pas. Ce n’est tout simplement pas vrai. Oui, le rôle de l’artiste est de commenter ce qui se passe, mais aussi de faire rêver les gens et d’humaniser des personnes que nous n’avons pas la possibilité de connaître » explique Sarandon, virée par son agent il y a trois ans pour des propos partisans tenus par l’actrice lors d’un rassemblement pro-palestinien à New York.

Le Festival de Deauville lui a remis un Icon Award, des mains d’Euzhan Palcy. Qui a bien résumé l’affaire : « Le cinéma ne consiste pas seulement à regarder le monde, c’est d’avoir le courage de changer notre façon de le regarder pour pouvoir le changer.«
Et Sarandon l’a souvent changé. À la manière d’une Jane Fonda, engagée et loyale.
Elle débute au cinéma dans les années 1970 et, assez vite, elle participe à des films signés de cinéastes de renom : Lovin’ Molly de Sidney Lumet, Spéciale Première de Billy Wilder, La Kermesse des aigles de George Roy Hill (avec Robert Redford), et surtout, évidemment, le film culte The Rocky Horror Picture Show, en jeune oie américaine qui se laisse pervertir avec délectation par des aliens déjantés. Enorme succès mondial à l’époque et film toujours diffusé dans certaines salles.
On est en 1975. Sarandon n’a pas encore 30 ans. Elle opère un premier virage dans sa carrière avec La Petite de Louis Malle, dont elle devient la compagne. Ils tourneront ensemble Atlantic City qui lui vaudra une première nomination à l’Oscar de la meilleure actrice.
Progressivement, son nom va grossir sur les affiches : L’Amour à quatre mains (avec Shirley MacLaine), Tempête (avec Gena Rowlands), Les Prédateurs de Tony Scott (avec David Bowie et Catherine Deneuve, avec qui elle partage un baiser sulfureux légendaire)… Le succès public arrive avec le délirant Les Sorcières d’Eastwick de George Miller (avec Jack Nicholson, Cher et Michelle Pfeiffer), puis avec le mélo Duo à trois (avec Kevin Costner),. Si Euzhan Palcy lui a remis son prix à Deauville, c’est aussi parce que la réalisatrice française l’a enrôlée dans son plus grand film Une saison blanche et sèche, avec Marlon Brando et Donald Sutherland.

Éternelle Louise
La notoriété de Susan Sarandon est déjà bien installée quand va sortir LE film qui fera d’elle une icône féministe, et une star du grand écran. Thelma et Louise de Ridley Scott, où elle partage l’affiche et la virée endiablée avec Geena Davis, fait sensation lors de sa projection au Festival de Cannes 1991. Joli succès en salles, le film va devenir un classique et même un modèle du genre. Imaginé comme un western féminin, il se révèle un portrait des violences sexuelles et sexistes bien avant #metoo.
Si bien que les années 1990 seront les plus fastes : Bob Roberts de Tim Robbins (qui deviendra son mari jusqu’en 2015), le beau Lorenzo de George Miller, Light Sleeper de Paul Schrader, l’efficace et profitable Le Client de Joel Schumacher, Les Quatre Filles du docteur March, l’engagé La Dernière Marche de Tim Robbins, avec Sean Penn, le mélo Ma meilleure ennemie de Chris Columbus avec Julia Roberts. Une certaine idée du cinéma (dramatique) américaine aussi. Des histoires bien écrites, des mises en scènes sobres, des partenaires exceptionnels.
Si elle continue de tourner énormément par la suite, les propositions et les choix sont moins chanceux. On la voit dans Rencontres à Elizabethtown de Cameron Crowe, Illuminata et Romance and Cigarettes de John Turturro, Moonlight Mile de Brad Silberling, Shall We Dance? de Peter Chelsom, Dans la vallée d’Elah de Paul Haggis, The Banger Sisters de Bob Dolman, Enchanted de Kevin Lima, Lovely Bones de Peter Jackson. Et encore autant pour années 2010, avec Wall Street: L’argent ne dort jamais d’Oliver Stone, Speed Racer et Cloud Atlas (où elle joue quatre personnages) des sœurs Wachowski, Sous surveillance de Robert Redford, Ma vie avec John F. Donovan de Xavier Dolan, ou encore Blackbird de Roger Michell.
Versatile
Sarandon n’a jamais lâché prise : un DC Comics (Blue Beetle), des comédies (Bad Moms et sa suite), des caméos (The Player, Zoolander 2), des voix (Les Razmoket à Paris, Comme chiens et chats), des clips (Justice, Justin Timberlake, The Beastie Boys), des séries (Friends, Urgences, 30 Rock) et des mini-séries comme Feud, où elle s’amuse génialement à incarner Bette Davis.
Si les projets intéressants se font rares aux Etats-Unis, elle est prête à venir en Europe. Ou à jardiner. « Je suis fière d’avoir survécu à l’industrie du cinéma, et d’avoir su rester authentique et gentille » a-t-elle affirmé à Deauville. C’est sans doute pour cela qu’on lui pardonne ses mauvais films et qu’on l’apprécie toujours autant. Peut-être aussi parce qu’elle ose déclaré, au milieu du chaos, avec panache : « Personne n’est libre tant que tout le monde ne l’est pas. » On en revient toujours à Louise, préférant démarrer en trombe vers le vide du Grand Canyon plutôt que de se laisser enfermée par l’autorité.
