Cannes 2024 | Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde : enquête sur un calvaire archaïque

Cannes 2024 | Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde : enquête sur un calvaire archaïque

Adi, 17 ans, passe l’été dans son village natal niché dans le delta du Danube. Un soir, il est violemment agressé dans la rue. Le lendemain, son monde est entièrement bouleversé. Ses parents ne le regardent plus comme avant et l’apparente quiétude du village commence à se fissurer.

De la Roumanie, on connaît souvent, à travers le cinéma, l’hostile Transsylvannie, l’austère Bucarest et les paisibles rivages de la mer Noire. Le delta du Danube a été filmé plus rarement (Henri Colpi et Kornél Mundruczó, entre autres). Emanuel Parvu y installe Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde, dans un coin isolé de cette région frontalière de l’Ukraine.

La chaleur et la clarté estivale envahissent l’image figée sur un couple, discutant de leur problème d’argent et de la dette qu’ils doivent au notable local. Tout juste le plan est-il perturbé par l’arrivée du fils aimé, Adrien, venu pour les vacances. La séquence suivante est nocturne. Toujours en plan fixe, sur une rue ensablée. Le fils est avec un autre jeune homme venu de Bucarest. Ils sortent du champs, y reviennent. Une ambiguïté érotique foudroie cette errance nocturne lorsque le touriste suce le doigt d’Adrien pour lui ôter une épine. Séquences suivantes : le père découvre le visage de son fils tuméfié, ensanglanté. On l’a tabassé, violemment. La famille est au poste de police afin de déposer une plainte.

« Soyons humains, je t’en prie. »

L’histoire est lancée. Emanuel Parvu a mis en place ses intentions en quatre scènes : les principaux personnages sont déjà tous mentionnés ou croisés. Les enjeux personnels sont déjà identifiés. C’est la grande qualité du film, son scénario. Il est habile et bien construit, maniant les ellipses avec intelligence, surprenant le spectateur discrètement, jusqu’à son épilogue, incertain.

Il faut dire que dans ce bled perdu au milieu des méandres du fleuve, la vie n’est pas vraiment en rose. Au fil des jours qui suivent l’agression, on va découvrir un policier prêt à toutes les manigances pour enterrer une enquête qui compromettrait sa retraité anticipée, un notable usant de tous ses réseaux, son argent et son influence pour éviter un scandale familial, des citoyens ordinaires qui contournent aisément la loi (évasion fiscale, séquestration, privation de droits), un prêtre qui se situe au-dessus des lois et de la science, des individus hypersensibles quand il s’agit de leur réputation. Et tous, sans exception, assument effrontément leur homophobie.

Esprits étriqués

Dans ce pays européen, être homosexuel reste une maladie. C’est jugé plus gravement qu’une agression physique brutale. Cela excuse tout. On peut ainsi ligoter son fils pour l’exorciser ou l’enfermer et l’isoler de l’extérieur. Et plus encore : la victime, parce qu’elle est gay, devient le coupable à accuser et condamner.

« Mets une bible sous son oreiller ou à proximité. »

Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde est une enquête qui vire en négociation. Si chacun peut tout perdre, toute le monde peut aussi y gagner. Le cinéaste, qui maîtrise le déroulement des faits, captive aisément avec cette histoire en apparence banale.

La mise en scène valorise ce travail d’écriture et de montage. Par son rythme, le film flirte parfois avec la comédie à l’italienne, même si l’histoire est tragique et archaïque. Cependant, de sobrement, et même de façon presque sèche, la réalisation ne cherche aucun excès ou artifice vain et ne manipule pas le spectateur, sidéré par cet enchaînement de bêtises, d’ignorance, d’humiliations et d’inhumanité.

Mais si généralement ce genre de films se complaît dans une atmosphère plombante et noire, Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde est étrangement lumineux, avec ce climat ensoleillé et cette indolence permanente. La lumière estivale, l’esprit de village et la lenteur du quotidien contrastent avec les faits, sombres, et les gens, tordus.

En optant pour un cadre si idyllique et une ambiance si oisive, Emanuel Parvu préfère séduire pour sensibiliser son public. De même, en retirant toute dimension empathique ou en refusant tout aspect charmeur à sa victime, il a davantage de manœuvres pour démontrer la capacité de haine de gens a priori irréprochables.

Ce paradoxe est très bien rendu lors de l’épilogue salvateur : la solitude, la clandestinité et la honte s’entremêlent avec un geste d’affection émouvant, une dignité sans compromis, et la beauté du fleuve au soleil levant.

Trois kilomètres jusqu'à la fin du monde (Trei Kilometri Pana La Capatul Lumii)
Cannes 2024. Compétition.
1h45
Avec Ciprian Chiujdea, Laura Vasiliu, Bogdan Dumitrache, Ingrid Micu-Berescu et Valeriu Andriuță
Réalisation : Emanuel Parvu
Scénario : Miruna Berescu et Emanuel Parvu
Distribution : Memento