La guerre des roses, Le Murder Club du jeudi, Downton Abbey, The Critic : l’humour anglais pour pimenter des films trop sages

La guerre des roses, Le Murder Club du jeudi, Downton Abbey, The Critic : l’humour anglais pour pimenter des films trop sages

Le cinéma britannique a longtemps été un gage d’excellence dans le registre de la comédie, sociale ou romantique, en costumes ou contemporaine. L’âge d’or des années 1990 semble pourtant bien lointain. Malgré sa diversité de genres, ses interprètes de premiers plans, ses cinéastes auréolés dans tous les grands festivals, l’humour british n’a pas fait d’étincelles depuis une grosse décennie. Mettons à part les films d’animation des studios Aardman (toujours un régal). Mais, entre les suites de Bridget Jones (dont la dernière en février a tout simplement abandonné le registre de la comédie avec un scénario faignasse sur le deuil), un Danny Boyle ou un Stephen Frears épisodiques, il n’y a plus grand chose à savourer.

Quatre films récents ont tenté, de manière hybride, de renouer avec une certaine qualité d’écriture destinée au grand public. Heureusement pour ces productions (souvent cofinancée ou réalisée par des Américains), la fameuse dérision britannique est de la partie. Un remake d’un film américain et l’épilogue d’une série tv/cinéma culte, tous deux « exclusivement » au cinéma, un cosy mystery pour Netflix, une dramedy cynique diffusée sur Canal +. Mais, dans ces quatre cas, le sens de la réplique et l’excellence des interprètes sauvent des mises en scène très sages et des narrations assez convenues. Passage en revue.

Une guerre trop lisse

La guerre des Rose est une version américano-britannique du film de Danny de Vito de 1989. Une comédie noire sur un mariage qui tourne (très) mal, adaptée du roman éponyme de Warren Adler, avec l’alchimie exceptionnelle du duo d’À la poursuite du diamant vert et du Diamant du Nil, Michael Douglas et Kathleen Turner. Un bijou de férocité et de cruauté conjugale, sélectionné à Berlin, trois fois nommé aux Golden Globes, et joli succès en salles (160M$ de recettes mondiales à l’époque, soit environ 410M$ aujourd’hui).

Autant dire que s’attaquer au film était déjà ambitieux, malgré tout le talent génial de Benedict Cumberbatch et d’Olivia Colman. Réalisé par Jay Roach (Austin Powers, Mon beau-père et moi, Scandale), le film respecte tous les codes du récit originel : un couple marié en vient à se haïr et rend le divorce aussi impossible que dangereux.

Cette nouvelle version doit beaucoup à ses interprètes, qui s’amusent avec délectation dans cette histoire fatale. Les répliques fusent (en cela, l’humour britannique infuse très bien dans un sécnario transposé sous le soleil californien). Bien moins noir (mains non moins destructeur) et bien moins cruel que dans le film original, cette nouvelle Guerre des Rose a su s’adapter à l’époque : la place de la femme, l’obsession du sport, les réseaux sociaux. Mais ici nul pipi dans le plat de poisson ou de chat écrasé sous les roues d’une voiture. Les personnages sont davantage dépressifs et grisés par leur réussite. L’orgueil autodestructeur, les transgressions et les égos sans concessions du duo Douglas/Turner sont lissés par une thérapie de couple qui peut les sauver.

C’est l’époque qui veut ça. On veut bien faire rire du malheur des autres, mais il ne faut pas heurter les sensibilités. Ne jamais aller trop loin. La vanité est vilain défaut.

Un club trop courtois

La curiosité aussi, parait-il. C’est le cœur du film Netflix Le Murder Club du jeudi. Tout comme la place de la femme est aussi centrale avec les présences charismatiques d’Helen Mirren (se moquant même un peu de son rôle dans The Queen) et de Celia Imrie. Adapté du premier des quatre enquêtes imaginées par Richard Osman, le film signe le retour derrière la caméra de Chris Colombus (Maman j’ai raté l’avion, Madame Doubtfire, Harry Potter 1 et 2).

Netflix tient une nouvelle franchise, moins mordante et plus convenue que la série À coûteaux tirés de Rian Johnson. Ici, le cadre est un somptueux Ephad de la campagne anglaise. Ce qui n’empêche pas la cupidité de capitalistes, le meurtre du directeur et quelques suspects trop faciles. Un gang de seniors, aka une ex-Queen, un ex-James Bond, un ex-Gandhi et une ex-Maman Bridget Jones vont résoudre l’affaire en deux heures (un peu longues).

C’est très propre, et coupé comme du gazon anglais. Un Agatha Christie contemporain (comprendre : pas de racisme, pas de sexisme) qui manque de peps et d’ironie. Reste quelques personnages bien troussés et un joli sens de la répartie qui permettent de nous divertir pendant que l’investigation s’enlise… Dans le genre balade avec des retraités, on reverra plutôt The Indian Palace Hotel, virée au moins plus exotique et plus drôle.

Un clan très classique

À croire que les grands manoirs britanniques ne sont pas forcément des lieux de rigolade puisque l’épisode final de Downton Abbey, en version cinéma, comme les deux précédents, a perdu son sens de l’humour. Maggie Smith revient, ils sont devenus chiants ! Là encore, les femmes prennent le pouvoir, à tous les étages, des cuisines aux chambres. L’époque change (près d’un siècle plus tard, Olivia Colman dans La Guerre des Rose et Helen Mirren dans Le Murder Club du jeudi ont défintivement pris l’ascendant et ne sont plus soumises aux carcans de la société).

La mort de la doyenne (ombre planant sur tout le film) rabat les cartes. L’empire décline. L’Amérique sort du Krach. Les conventions évoluent (divorce, homosexualité, bourgeoisie qui s’enrichit, aristocratie qui cède ses biens). En attendant d’éventuels reboot, Donwton Abbey (52 épisodes en six saisons), clôt sa trilogie cinématographique et l’histoire des Grantham.

C’est évidemment beaucoup plus suave et moins amer que la série Succession. On est entre gens bien élevés. Les femmes tirent les ficelles dans un monde où les hommes sont déjà dépassés, lâches ou incapables. Requiem d’une classe sociale qui prend conscience que son temps est fini. Julian Fellowes est en terrain familier, et sans doute trop attaché à cette « famille » et leurs entourages et servants pour égratigner qui que ce soit.

Et à trop respecter les résidents de Downton Abbey, il signe une fin peu pétillante et très classique dans la forme comme dans le fond. Quelques pointes sur le relativisme anglais et l’esprit aristo font sourire. Mais il faut attendre les dernières minutes pour avoir un peu d’émotion, là où dans La Guerre des Rose la conclusion est explosive (et sans doute le moment le plus cocasse et cynique du film).

Quelques minutes, donc, d’un ballet chic où les fantômes du passé reviennent dans la danse. Et une fenêtre ouverte sur un futur heureux (alors que moins d’une décennie plus tard la guerre éclatera). Un crépuscules de demi-dieux.

Un scandale trop désuet

Et c’est là tout le sujet de The Critic, film qui, lui, ne manque pas de verve. Ce film d’Anand Tucker, adapté du roman d’Anthony Quinn, a une petite odeur de naphtaline, là où Downton Abbey a conservé son glamour et son parfum élégant. Là aussi, comme pour les trois autres films, la qualité du casting se substitue à une mise en scène décidément peu inspirée.

The Critic aurait pu être un film des années 1980-1990, personne n’aurait vraiment vu la différence. Si ce n’est que l’excellent Ian McKellen aurait été plus jeune. On reste dans la même période que Downton Abbey, et la hiérarchie des classes tout comme l’adaptation à une société en mutation sont toujours les piliers d’un scénario un peu trop écrit.

Un critique de théâtre cherche à conserver son statut et ses privilèges, alors que le nouveau propriétaire du journal cherche à réduire les pertes et couper dans les dépenses superflues. Pour arriver à ses fins, tous les moyens seront bons : quelques compromis, une grosse manipulation sans l’once d’une culpabilité et finalement un meurtre. Entre vaudeville et tragédie, ce portrait d’un monstre égotique (et gay, c’est important puisque nous sommes dans une période homophobe) souffre d’être engoncé dans un carcan puritain visuellement et classique formellement.

Nous voici encore indifférent aux évènements. Car, les quatre films partagent un point commun : leurs enjeux n’ont pas grande importance. Que les Rose divorcent ou pas, qui s’en préoccupe? Que les seniors nantis soient expulsés ou pas, en quoi cela nous concerne vraiment? Que l’héritière de Downton Abbey soit répudiée par la High Society ou que la foire locale se déroule sans accros, qui cela intéresse? Et enfin que ce vieux snob arrogant et cynique parte à la retraite, qui s’en soucie?

Alors, pour épicer ces histoires bourgeoises, il reste l’humour anglais, conjugué avec quelques piques pleines d’ironie ou une pincée d’absurdité dans la répartie. Mais cela ne sauve jamais des situations trop banales et des mises en scènes trop peu fantaisistes. Peu importe les épilogues, il semble que le cinéma anglais populaire ait perdu de son charme…