
Comment peut-on avoir traversé des décennies de cinéphilie sans réellement connaître le nom de Michèle Firk, critique française dont le destin fait écho aux moments historiques du XXe siècle, de sa naissance juste avant la seconde guerre mondiale à sa mort en 1968, au milieu des guérillas sud-américaines ? Celle qui échappa de peu à la Shoah, aida activement le FNL et prit une part active au mouvement des FAR (forces armées rebelles) au Guatemala, portait un regard sans concession sur le cinéma de son époque (elle écrit, à propos de la Nouvelle Vague, qu’on est passé du « cinéma de papa » au cinéma « des fils à papa »), mettant sa plume acérée au service de ses convictions politiques et sociales.
Avec Une vie manifeste, sélectionné à Cannes Classcis, Jean-Gabriel Périot fait revivre cette femme étonnante, qui même à l’aune d’aujourd’hui semble d’une modernité décoiffante, et d’une liberté absolue, dans un documentaire à la forme relativement classique qui mêle extraits de films, images d’archives et (rares) photos personnelles. En off, deux voix se mêlent pour raconter son histoire : Nadia Tereszkiewicz qui lit des textes de la protagoniste (critiques, journaux, lettre) et Alice Diop qui, interprétant un texte écrit par le cinéaste, s’adresse directement à elle.
Présence fantomatique
Avec un matériau aussi romanesque et édifiant, on sent la volonté du réalisateur de rester en retrait et de laisser toute la place à la parole – et aux actions – de Michèle Firk. Son travail sur l’association des images et du texte en semble parfois purement illustratif, comme lorsqu’il se contente de plaquer des extraits de films sur ce qui est raconté. Il garde heureusement son regard malicieux, et se permet à d’autres moments des associations qui apportent un commentaire silencieux au propos. Au sujet du Vieil homme et l’enfant de Claude Berri, il fait littéralement dialoguer la critique avec les répliques du film. Et lorsque le texte évoque un « monde où seule résonnait la voix des imbéciles« , Michel Simon laisse échapper une méchante remarque antisémite. Juste après, on voit une jeune femme tondue à la libération, et la voix-off enchaîne sur la reproduction à l’infini des comportements de rejets et de détestation.
Et puis, parfois, au détour d’une image, c’est Michèle Firk elle-même qui surgit, comme lors d’un reportage cubain sur le départ pour la cueillette de café. Sa présence presque fantomatique est à chaque fois comme un cadeau, une preuve de l’existence tangible de cette femme dont subsistent surtout des écrits et des photographies de voyage. À chaque apparition, c’est comme si le mystère se renouvelait. Et la phrase qu’elle écrivit sur La Comtesse aux pieds nus nous revient alors en mémoire (« les films courageux osent montrer un même personnage sous plusieurs jours« ), comme une première clef pour commencer à le dissiper.
Radicalité

Il faut reconnaître qu’il est bien difficile de ne pas éprouver instantanément la plus grande sympathie pour Michèle Firk, pour sa lucidité, son écriture vive et profonde, ses choix de vie affirmés, et surtout son souci constant de mettre sa vie en adéquation avec ses convictions. Le portrait qu’en fait le documentaire est donc un chant d’amour, qui s’efforce de rappeler qui était cette femme, sans juger ses choix, ni remettre en cause sa radicalité.
Car Michèle Firk osait être radicale dans son approche du monde, du cinéma et de la vie, sans s’excuser de ses opinions, ni tempérer sa colère face à l’injustice ou aux inégalités. À une époque où la radicalité se résume souvent à de la provocation méticuleusement markétée, cela fait un bien fou de l’entendre défendre si intelligemment ses idées, refuser le confort d’une simple vie de plume, et s’engager sans arrière-pensées. Et même si elle perpétue une image romantique du sacrifice révolutionnaire (notamment dans sa lettre d’adieu), elle le fait avec une sincérité (et une légitimité) que personne ne peut lui retirer.
Idéal
Impossible également de ne pas voir, grâce à l’habile montage opéré par Jean-Gabriel Périot, combien sa position de critique de cinéma sert de commentaire éclairant à sa vie. Michèle Firk a compris et théorisé la manière dont le cinéma infuse la réalité, révélant tout autant qu’il conforte des choix de société. Son engagement semble d’ailleurs indissociable de sa cinéphilie : à Cuba, au Guatemala comme à Paris, elle défend des films qui prennent en compte la complexité de la société, en interrogent les cadres et en rejettent les dogmes conservateurs et bourgeois. Elle réclame un cinéma qui soit de son temps, ancré dans les problématiques politiques et sociales de l’époque, et honnit les œuvres formatées qui répètent en boucle les mêmes clichés, perpétuant jusqu’à la nausée une vision réductrice du réel.
On le comprend en filigrane à l’écoute de ses textes critiques, ce qui l’intéresse au cinéma est moins l’aspect romanesque ou la recherche d’une forme spécifique, que le sentiment de toucher du doigt la réalité des êtres qui vivent à l’écran (« nos semblables« , écrit-elle), et c’est ce désir (de « sincérité« , notamment) qui guide ses pas sur le chemin de l’engagement politique concret. Car au fond, elle décline, dans sa vie comme dans sa démarche critique, le même indéfectible idéal humaniste, plus intéressé par les individus que par les systèmes. Un idéal que le film, par son écriture et sa manière d’associer les images, réaffirme et prolonge, prouvant qu’il demeure aujourd’hui d’une acuité et d’une urgence absolues.
Fiche technique
Une vie manifeste de Jean-Gabriel Périot (2026)
Festival de Cannes 2026. Cannes Classics.
Distribution : Potemkine
Avec les voix de Nadia Tereszkiewicz et Alice Diop.
