
En quête d’inspiration pour son nouveau roman, Sylvie espionne ses voisins d’en face. Quand elle engage le jeune Adam pour l’aider dans son quotidien, elle ignore que celui-ci va bouleverser sa vie et son travail, jusqu’à ce que la fiction qu’elle avait imaginée dépasse leur réalité à tous.
On va finir par croire qu’Asghar Farhadi perd son Nazar dès qu’il filme hors d’Iran. Son nouveau film, Histoires parallèles, ne réussit jamais à atteindre l’intensité dramatique de ses films iraniens, particulièrement ceux de sa première décennie de cinéma (jusque’à son acmé, Une séparation).
Cette fois-ci, il s’inspire d’un des courts métrages du Décalogue de Krzysztof Kieślowski (jusqu’à réutiliser la musique de Zbigniew Preisner), soit des histoires de personnages ordinaires vivant dans un même immeuble de Varsovie, leurs dilemmes moraux et existentiels, tous liés aux dix commandements bibliques. Brève histoire d’amour aborde l’adultère avec un jeune postier timide et solitaire qui épie nuit après nuit sa voisine Magda, une femme plus âgée vivant librement sa sexualité. Cette méditation entre l’amour et le voyeurisme, entre l’idéal et la brutalité du désir réel, est exploré par Farhadi sous un angle plus classique. Georges Simenon est aussi ouvertement cité (son fameux Monsieur Hire) mais le réalisateur iranien flirte également avec le Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock puisqu’ici tout le monde épie tout le monde. On trouvera aussi des ressemblances avec le récent Rue Malaga (la nièce qui veut chasser sa tante de l’appartement par cupidité). Et aussi avec l’épisode 5 du Décalogue de Kieślowski, Tu ne tueras point, où un jeune homme, Jacek, assassine brutalement un chauffeur de taxi dans sa voiture.
Concept contraint
Pourtant le cinéaste essaie surtout de faire du Almodovar, sans la passion ni l’incarnation. Histoires parallèles est une variation autour de personnages : leur réalité, le roman qu’ils inspirent à une écrivaine, et la fiction que s’imagine le SDF qui lui sert d’aide à domicile. Tout s’entremêle. Pour se repérer, le spectateur n’a d’autres choix que d’observer les décors ou les différences capillaires de Virginie Efira. N’est pas Almodovar qui veut. De La mauvaise éducation (trois niveaux de récit) à La fleur de mon secret (une romancière qui perd pied entre ce qu’elle écrit et ce qu’elle vit), le cinéaste espagnol sait que filmer la confusion entre fiction et réalité est un art compliqué. On pourrait aussi faire référence au Magnifique de Philippe de Broca où les mots tapés à la machine se muent en cinéma.

Enfermé dans son concept, Histoires parallèles ne parvient jamais à cette alchimie magique où les divers récits se confondent jusqu’à créer le trouble. Le rythme y est, les interprètes sont à leur meilleur niveau, mais il manque un liant pour que le film atteigne l’intensité nécessaire qui nous captiverait. Ce qui s’annonçait comme une spirale méta aboutit finalement à une machine tournant à vide, ou en rond, autour du pouvoir de l’imagination et du jeu des apparences.
« Si ça n’a rien à voir avec vous, pourquoi vous êtes si énervés? »
L’imagination c’est ce qui permet de mettre « un canard dans une bouteille » comme l’affirme la romancière. Quant aux apparences, il faut apprendre à s’en méfier (c’est l’objet du prologue autour du vol de portefeuille dans le métro). Aussi impeccable soit la mise en scène (et le montage), le film souffre d’une démonstration trop forcée (et pesante). Nul vertige, ni fascination. L’intérêt provient plutôt de ces personnages en quête de moteur.
Quintet royal
L’écrivaine qui mélange son passé à ces voisins qu’elle espionne. Voleuse de vies en quelque sorte. Isabelle Huppert rayonne avec ce rôle de romancière vivant en vrac, bohémienne à la douce folie, pas loin de l’obsession et de la démence (qui d’autre peut penser à allumer sa cigarette avec un grille-pain?). Sa scène avec Catherine Deneuve (participation furtive mais délectable) est un de ces trésors précieux que seul le cinéma sait offrir. Adam Bassa, révéla dans Les fantômes (autre film d’espionnage), a la partition la moins facile avec un personnage plus intériorisé, ambiguë, et pourtant, sans lui, tout serait bancal. À la fois aide et substitut, honnête et imposteur, il est le fil conducteur de tout ce mic-mac humain.

Et il y a le trio de voisins : Virginie Efira en muse qu’on abime, Pierre Niney, son partenaire joyeux et romantique de 20 ans d’écart, qui épate avec son personnage antipathique et Vincent Cassel qui n’a pas été aussi bon dans un rôle dramatique depuis Sur mes lèvres de Jacques Audiard.
Toxic affair
Habituellement, la force des films de Farhadi est de nous plonger dans des relations humaines complexes et des dilemmes insolubles. Or, Histoires parallèles n’a aucun enjeu moral à proposer, hormis la dénonciation salutaire d’une masculinité toxique (à travers des mecs pathétiques). On peut cependant reconnaître au cinéaste sa malice à reprendre les codes du cinéma français (terrasses de café, Paris, appartement bourgeois, adultère, etc.) tout en les manipulant. Ainsi, le cinéaste préfère une cantine pas chère, un quartier populaire, un quatre pièces bordélique, ou une liaison non consentie pour détourner les clichés.
Mais, malheureusement, ici, il n’y a aucun but à atteindre, et c’est ce qui explique la faiblesse du drame. Même l’appropriation de la vie des autres à des fins artistiques fait à peine débat. Chacun doit juste composer avec les désirs et les fantasmes des autres : ce qu’a imaginé l’écrivaine peut-il être ou devenir la réalité ? Quel pouvoir un roman (ou un film) a sur nos existences ? Les histoires ne sont finalement pas si parallèles : paradoxalement, elles se croiseront quand chacun se séparera de l’autre. Tel un piège prédéterminé qui se referme sur eux. Au spectateur de s’imaginer la suite. Ou pas.
Histoires parallèles
Festival de Cannes 2026. Compétition.
2h19
Sortie en salles le 14 mai 2026
Réalisation et scénario : Asghar Farhadi
Image : Guillaume Deffontaines
Distribution : Memento
Avec Isabelle Huppert, Adam Bessa, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney, India Hair et Catherine Deneuve
