
Sur un sujet à la fois tragique et rebattu – la découverte d’une maladie dégénérative touchant un proche – la réalisatrice Leah Nelson propose un premier long métrage rythmé et inventif qui tire le meilleur parti de l’animation pour incarner les émotions et les sensations de ses personnages. Il faut dire qu’elle puise dans un matériau de choix, le roman graphique autobiographique de Sarah Leavitt, paru au Canada en 2010, qui raconte la manière dont l’autrice a accompagné sa mère, une femme autrefois pleine de personnalité et d’esprit, face à la maladie d’Alzheimer.
Le fil narratif familial se double d’un récit plus introspectif (Sarah doit revenir dans la ville de son enfance et renouer avec ses proches après une longue absence) et d’un portrait savoureux du milieu queer dans lequel elle évolue et qui représente symboliquement le monde auquel elle doit momentanément renoncer pour prendre soin de sa m!re. La réalisatrice trouve ainsi le juste dosage entre comédie et mélodrame, et dépeint avec beaucoup d’humour et de sensibilité la manière dont la maladie chamboule le quotidien du personnage principal et plus globalement de tout son entourage.
S’il n’évite pas une forme de classicisme et certains attendus du genre (notamment dans les “étapes” de la progression de la maladie et les inévitables disputes entre les deux soeurs, qui balisent un peu trop clairement l’intrigue), Tangles propose un pas de côté grâce à l’autodérision dont fait preuve Sarah en toutes circonstances. Ainsi, à chaque fois qu’elle prend l’avion, les messages diffusés par les hôtesses de l’air viennent coller à son état d’esprit, lui renvoyant l’image qu’elle a d’elle-même à ce moment-là, ou dédramatisant intelligemment ses préoccupations du moment. Plus tard dans le récit, un (faux) rebondissement vient illustrer avec justesse l’espoir indéfectible qu’entretiennent les proches des malades.
Un parcours émotionnel entre réalisme et fantaisie

L’approche graphique permet également d’exprimer les émotions intérieures des personnages sans recourir à des dialogues ou des voix-off, limitant ainsi le risque de basculer dans le pathos ou le didactique. Si la grande majorité des scènes se présentent sous une forme relativement réaliste, certains passages épousent au contraire l’imaginaire de Sarah, soit à travers des représentations horrifiques directement inspirées de ses dessins pour une revue underground (qui se mettent à contaminer la réalité), soit par un travail qui confine à l’abstraction. C’est le cas par exemple lorsque la mère se perd au milieu d’une parade de la fête des morts au Mexique, juste avant d’être diagnostiquée. Elle apparaît comme une squelette inquiétant, l’image se déforme monstrueusement, tout se morcelle à l’écran. Plus tard, elle est représentée sous la forme d’une marionnette à fil qui ne s’appartient plus. Et quand le verdict tombe, une vague l’emporte violemment.
Tangles parvient ainsi à restituer joliment le parcours émotionnel de son héroïne en se nourrissant autant d’un vécu authentique sans réelle surprise (la première fois que la mère ne reconnaît pas sa fille, la dernière fois qu’elles se parlent, le moment où Sarah réalise que c’est désormais à elle de s’occuper de sa mère ou qu’elle ne pourra plus jamais lui demander conseil…) que d’une fantaisie savamment maîtrisée qui lui apporte ampleur et bouffée d’oxygène. Si le film ne révolutionne ni le film familial, ni le cinéma d’animation, il apporte une variante séduisante aux deux : une approche juste mais décalée de la maladie d’Alzheimer, et une (nouvelle) démonstration de la force de l’animation quand il s’agit de prendre à bras le corps un matériau intime et presque documentaire.
Fiche technique
Tangles de Leah Nelson (2026)
Avec les voix de Julia Louis-Dreyfus, Abbi Jacobson, Bryan Cranston, Beanie Feldstein, Seth Rogen...
- Séance spéciale -
