Cannes 2026 | Gabin ou le Boyhood triomphant de Maxence Voiseux

Cannes 2026 | Gabin ou le Boyhood triomphant de Maxence Voiseux

Présenté à la Quinzaine des Cinéastes, Gabin de Maxence Voiseux, long-métrage documentaire, a marqué la Croisette par la longueur et le volume de ses applaudissements en plus de ses qualités techniques indéniables ! Explications.

L’enfant après eux

Nord de la France. Gabin est le troisième et dernier fils des Jourdel. Tiraillé entre la loyauté familiale (son père Dominique souhaite qu’il reprenne la boucherie) et ses aspirations personnelles, Gabin tente de grandir et de trouver sa voie tout en se bâtissant un avenir viable. On le suit de ses 8 à ses 18 ans.

Après avoir filmé la famille Jourdel pour Les Héritiers, son film de fin d’études sur Dominique et ses deux frères Hubert et Thierry (tous liés spirituellement et professionnellement par la viande), Maxence Voiseux s’intéresse avec Gabin à la génération suivante. Celle qui, pour la première fois, a le choix de ne pas reprendre une entreprise familiale et de le revendiquer fièrement. Le contexte économique étant ce qu’il est, son film s’attarde ainsi sur la construction identitaire et le cheminement personnel de Gabin, dans un environnement peu propice à l’échange.

Arizona Distribution

Issu d’un milieu rural et prédestiné à un domaine très masculin, Gabin sent et indique très tôt qu’il n’est pas indifférent à la pression qui lui est mise. Dès la première scène, son père lui assène ainsi : « T’es mon fils alors je me demande à qui tu ressembles. » Une manière d’indiquer que le sang ne fait pas toujours tout – et qu’après avoir élevé deux fils qui se sont désintéressés de sa boucherie, il porte toute son attention sur le benjamin.

Une attention qui, comme souvent dans les familles où l’on a tendance à davantage faire qu’à parler, se manifeste de manière maladroite. Sur le fait que Gabin ne sache pas encore quoi faire après la troisième, Dominique ironise sur le fait que les chômeurs représentent quand même « la plus grande entreprise de France ». Quand la prof principale de Gabin les rassure sa femme Patricia et lui sur le qu’il n’a plus d’instabilité motrice, il ne peut s’empêcher de demander « Donc il est normal ? » Autant de façons pour lui de montrer qu’il s’intéresse vraiment au futur de son enfant mais qui ont le don de blesser Gabin – et une partie du public si l’on en croit le nombre de soupirs entendus dans la salle.

Normalisation de la Gen Z

Sans le savoir (ou en tout cas sans faire exprès), Maxence Voiseux dresse le portrait d’une génération Z trop souvent décriée. Gabin est en effet un exemple-type de ces enfants nés entre 1995 et 2010 et pour qui la notion de mobilité est acquise. On ne reste pas sur place, on voyage, on découvre le monde – sans doute aussi pour mieux se découvrir. Lors de ses discussions avec sa préceptrice, on comprend également que son rapport aux filles diffère des générations précédentes.

Il reconnaît qu’il ne parvient pas à exprimer des choses tels que ses sentiments mais est assez lucide pour percevoir que le problème touche beaucoup les garçons et que c’est la raison pour laquelle il aimerait pouvoir jouer avec des filles. C’est donc sans que surprise que la personne de son âge que l’on suit avec et à travers lui n’est autre que Lilou, camarade de classe sur laquelle il semble avoir un crush qui dure sans que jamais la situation ne se débloque. De là à penser que ces deux-là se retrouveront plus tard, lorsqu’ils auront fait leurs propres expériences, il n’y a qu’un pas que l’on veut bien franchir.

Arizona Distribution

She-EO

Particularité de Gabin, le film ne s’intéresse pas qu’à dépeindre les rapports de force entre deux générations d’hommes. Il place également les femmes au centre du cheminement du gamin. Il y a ainsi Lilou, qui revient ici et là, le temps d’après-midis à jouer, à se courir après, à se chamailler, à parler de ses premières amours. Catherine la préceptrice n’est pas non plus en reste. Ses conseils particulièrement avisés sont autant de bons mots et de pistes pour aborder des sujets sensibles que l’on garde pour après la séance..

Mais c’est Patricia la mère qui illumine Gabin. D’une douceur effarante, elle est, comme dans bien des familles, le point de jonction entre le père et le fils. Ce qui ne l’empêche pas d’encaisser des années durant le poids de la gestion de sa ferme, sans jamais parvenir à se verser un salaire. Ou comme notre protagoniste le résume poliment à sa conseillère d’orientation « C’est toujours juste. » Par le biais de longs plans serrés sur les visages de tous ces personnages, Maxence Voiseux leur donne la consistance qu’ils méritent à l’écran et ne délaisse jamais les frustrations de l’un pour celles de l’autre.

Avec son format 4:3, sa lumière naturelle et ses paysages rassurants à perte de vue, il évite également l’écueil du film misérabiliste sur une famille ouvrière qui ne s’en sort pas et ne peut que sombrer. En compilant des tas de moments qui pourraient paraître anecdotiques, Maxence Voiseux laisse ces mêmes personnages aborder oralement – ou sans le savoir par leurs gestes – ce qui a longtemps caractérisé le milieu rural : la compétence pratique et donc physique, la transmission père-fils et la sociabilité masculine.

Gabin se veut le portrait d’une famille-type tout comme celui d’un milieu qui change. Le film aborde subtilement et en 105 minutes seulement la mécanisation agricole, la désertification rurale, la précarité économique, la montée des diplômes et le départ des jeunes. Si cela n’est pas un tour de force, on veut bien aider nous-mêmes une vache à vêler !

Gabin
Festival de Cannes 2026. Quinzaine des cinéastes
1h45
Sortie en salles le 18 novembre 2026
Réalisation : Maxence Voiseux
Scénario : Maxence Voiseux
Musique : Nicolas Rabaeus
Distribution : Arizona
Avec Gabin Jourdel, Patricia Jourdel, Dominique Jourdel, Lilou Duflos, Catherine Ranson