
Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue, sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. La jeune femme accepte cette formidable opportunité, mais sait qu’à l’occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu’elle n’a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.
Quatre ans après le brutal As bestas (en Cannes Première alors qu’il méritait bien la compétition), Rodrigo Sorogoyen arrive dans la cour des grands avec L’être aimé.
Comme à chacun de ses longs métrages, le cinéaste espagnol change de registre. Son nouveau film aborde une relation père/fille complexe à travers un tournage ambitieux dans les décors arides des Canaries. L’être aimé, bien qu’inégal à quelques moments, épate par ses audaces formelles et narratives.
Partant du principe que chacun s’invente des histoires et refait l’histoire de sa vie, il cherche cette fois-ci à établir le point de jonction vers une vérité commune, là où le déni et l’idéal s’interposent pour embellir les faits. Deux points de vue se confrontent : celui d’un réalisateur célèbre qui s’est éloigné de son passé et de sa fille actrice par intermittence qui préfère aller de l’avant.

La ligne de beauté de ce récit a priori banal est que leurs deux réalités ne se rejoignent pas. Tout comme le cinéma ne peut pas retranscrire la vie. Ce ne sont que des interprétations. Et ici, il s’agit bien de cela tant Javier Bardem et Victoria Luengo incarnent le plus justement possible leurs personnages fictifs.
Il suffit d’observer le prologue. Un moment de virtuosité cinématographique en soi. Une longue scène de restaurant qui marque les retrouvailles / la rencontre des deux êtres (mal) aimés. 13 ans sans se voir, des choses à se dire mais une communication difficile, parasitée par des maladresses, le service, la gêne. Avec un découpage très vif, des gros plans sur leur visage, laissant des flous et des zones d’ombre dans le cadre, la séquence – quasiment immersive – hypnotise tant on sent le malaise et l’envie de chacun à se retrouver là.

Tous les artifices du cinéma
Sorogoyen a l’habitude de varier les styles au sein d’un même film. En toute liberté, le réalisateur invente une grammaire visuelle qui peut paraître déroutante : le noir et blanc peut surgir soudainement, un plan séquence, une nuit américaine ou un travelling s’invitent sans crier gare, certains plans sont très étudiés et posés, d’autres portés par une caméra instable, des extraits de films factices sont insérés dans ce capharnaüm maîtrisé. À cela s’ajoute l’autre morceau de bravoure du film : une matinée où il faut tourner une scène de déjeuner alors que le réalisateur s’énerve des multiples prises à faire et que les acteurs sont dissipés. C’est sa fille, attablée parmi les autres, qui va subir son ire. La tension dramatique et hystérique est si bien amenée qu’on ressent toute l’horreur de l’emprise d’un cinéaste sur ses équipes. C’est aussi là que bascule la production de ce film aux airs de Fort Saganne : on ne sépare pas l’homme du génie.

Tout le scénario révèle le passé compliqué de cet artiste adulé. Douleurs et gloire. Non pas pour l’excuser ou lui trouver des circonstances atténuantes. Mais plutôt pour démontrer que la reconstitution des souvenirs (comme le cinéma reconstitue la vie) peut être faussée.
La fusion des sentiments
Comme il le dit, « le sujet du film se révèle parfois à la fin du tournage ». L’être aimé dévoile progressivement le fossé qui sépare le père de sa fille, et l’impossibilité de le combler malgré les efforts de chacun. Bardem, fabuleux en homme à plusieurs visages, n’en mène pas large face à une formidable Luengo beaucoup plus pragmatique et concrète. Au milieu de leur affrontement parfois taiseux, parfois colérique, Sorogoyen leur offre à chacun quelques superbes silences et même de belles contemplations. À l’instar de cette virgule où le père/réalisateur observe sa fille/actrice à la cafétéria en écoutant la musique de son film ou quand une simple main dans le dos peut faire surgir l’émotion.

Mais rien ne peut réparer des blessures d’enfance. Au mieux on peut pardonner les erreurs des parents. On le comprend quand, dans la tente où est installé le combo, le père et la fille se retrouvent de nouveau seul, comme lors du prologue. les sandwichs ont remplacé les délicieux plats du restaurant gastronomique. Même question : « comment tu vas ?». Même embarras. Ce tournage n’a rien changé. Ces deux êtres qui cherchent à s’aimer ne savent toujours pas s’apprivoiser. L’absence a été trop grande, trop longue. « J’ai conscience du mal que je t’ai fait. Et ça me pèse beaucoup. » Dans cette réconciliation impossible, ce sont les tentatives de réparations qui sont les plus touchantes.
« Il y a des choses plus improbables que le cinéma »
Car ici, pas de drama ni de passion. Peut-être un pardon. Le film réaffirme qu’aimer ne peut pas être unilatéral. Clin d’œil au Mépris de Godard. Que le cinéma ne peut pas être la vie. Mise en abime des films d’Almodovar. Et, finalement, Sorogoyen choisit sa propre voie, libérant la fille et laissant le père à ses remords. Un happy end n’est pas forcément une fin heureuse.
L'Être aimé (El ser querido)
Festival de Cannes 2026. Compétition.2h15
Sortie en salles le 16 mai 2026
Réalisation : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen
Musique : Olivier Arson
Image : Álex de Pablo
Distribution : le Pacte
Avec Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo, Marina Foïs, Mourad Ouani, Raúl Prieto...
