
Qu’est-ce qu’un monstre gentil ? Cela peut-il même exister en dehors des contes pour enfants et des fables humanistes ? Avec ce deuxième long métrage au titre évocateur, Marie Kreutzer n’interroge pas la figure mythique du monstre en tant qu’être rejeté par le société parce qu’il est différent. Elle plonge son regard – et le nôtre par la même occasion – dans celui de ce qui est peut-être le symbole le plus contemporain de la monstruosité, le pédo-criminel. Et elle le fait non pas en adoptant le point de vue du prédateur, mais depuis la perspective de la femme qui l’aime, et qui découvre soudainement, à l’occasion d’une enquête de police, qu’elle ne connaissait pas réellement celui qui partage sa vie. Mais connaît-on jamais la vraie nature des gens qui nous entourent ?
Si la construction du récit peut parfois paraître forcée (notamment dans sa manière d’insister sur le destin parallèle de l’enquêtrice, confrontée elle-aussi à un agresseur sexuel – ce qui est une idée plus séduisante que subtile, et surtout sous-exploitée), la trajectoire du personnage est elle intelligemment écrite. Le personnage de Lucy ne passe pas classiquement du déni à l’acceptation. Elle ne refuse pas de voir la vérité en face. Elle réagit, instantanément. Elle protège son fils. Et elle se débat face à une vérité qui détruit toute sa vie non pas de manière instantanée et linéaire, mais par à-coups, un jour après l’autre, révélation après révélation.
Victime collatérale

C’est l’occasion pour Marie Kreutzer d’explorer la psyché non pas du criminel – qui est filmé à distance, sans la moindre empathie, comme quelqu’un qui a déjà perdu le droit à la parole – mais bien celle de la victime collatérale, cette femme qui est hantée par l’idée que son fils ait pu subir une agression de la part de son père. Celle qui se sent coupable de n’avoir rien vu. Celle qui, en parallèle, expérimente la douleur d’aimer un homme qui lui inspire brutalement de l’horreur. Car non, il n’y a pas d’interrupteur sur les sentiments.
Le film avance ainsi, de manière tout sauf spectaculaire, sur le fil, au rythme d’investigations qui prennent du temps, et sans jamais jouer sur les codes du thriller. La cinéaste filme au contraire un quotidien banal contaminé par le doute et l’incertitude. Pour Lucy, le temps semble s’être arrêté, alors qu’il faut continuer à vivre presque comme si de rien n’était. Le film capte cette ambivalence, incarnée avec justesse par une Léa Seydoux très en retenue, dont le visage et le corps portent les traces tangibles de la douleur intérieure.

Pourtant, une fois ce contexte posé, une fois exprimée la violence de la situation, c’est comme si le film s’effondrait sur lui-même, s’interrompant en plein milieu de l’indispensable travail de deuil et de reconstruction entamé par le personnage, et ne prenant à aucun moment en charge le fait qu’il va falloir expliquer à l’enfant ce qui se passe dans sa famille. Il s’achève ainsi sur un sentiment d’irrésolu (salutaire, puisque le destin du criminel nous importe finalement peu) mais surtout d’hyper-volatilité qui flirte avec de l’inconsistance, comme s’il avait été arrêté en pleine course On a alors l’impression que la cinéaste vacille avant d’avoir pu mener le processus à son terme, peut-être écrasée par la tâche restant à accomplir, et demandant à son héroïne comme au spectateur de passer poliment à autre chose.
Fiche technique
Gentle monster de Marie Kreutzer (2026)
Avec Léa Seydoux, Jella Haase, Laurence Rupp, Catherine Deneuve...
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