Cannes 2026 | Laila Marrakchi : une cinéaste sans frontières

Cannes 2026 | Laila Marrakchi : une cinéaste sans frontières

L’odeur de la pellicule et du thé

Laïla Marrakchi est née le 10 décembre 1975 à Casablanca. Elle étudie au lycée français de la ville, avant d’obtenir un DEA en études cinématographiques et audiovisuelles à l’Université Paris III. Vpilà pour la fiche « technique ».

Penchant nous plutôt sur son rapport au cinéma. Il est d’abord familial et sensoriel : ses oncles, les frères Marrakchi, étaient distributeurs et exploitants de salles au Maroc, et organisaient des projections en 35 mm chez eux tous les dimanches. La chance! Elle se souvient «de l’odeur de la pellicule et du thé qui passait entre les changements de bobines», et de journées entières passées en salles à regarder Bruce Lee et Sergio Leone.

À l’adolescence, elle sent l’envie de réaliser dans un contexte où les modèles féminins étaient rares. C’est son futur mari, Alexandre Aja, fils du réalisateur Alexandre Arcady et de la critique de cinéma Marie-Jo Jouan, qui l’encourage à franchir le cap : «Lui venait d’une famille de cinéma et, comme pour lui, c’était possible, il m’a dit : « Évidemment, vas-y, il y a plein de choses à raconter ! »»

La voilà donc marocaine et française, ancrée dans un lien séculaire et déracinée : «Pendant longtemps ça a été un handicap, mais là j’essaie de le vivre comme une richesse.»

Des courts et des docus

Marrakchi début avec trois courts métrages aux tonalités très différentes, tous ancrés dans la réalité marocaine. Il y a d’abord L’Horizon perdu (2000), situé à Tanger et plongé dans le milieu de l’immigration clandestine. Puis Deux cents dirhams, son œuvre la plus reconnue dans ce format. Le film suit Ali, un jeune berger de la campagne marocaine qui découvre un billet de 200 dirhams près de la nouvelle autoroute bordant son village. Ce billet va lui donner l’illusion qu’il peut, lui aussi, passer de l’autre côté et partir pour Casablanca, avant qu’il soit brutalement confronté à la réalité de son village et aux paradoxes de son pays. Le film est présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2002. Son premier voyage à Cannes. Enfin, elle signe Momo Mambo (2003), produit dans le cadre d’une anthologie Canal+ intitulée «Une certaine idée du bonheur» : il met en scène un chauffeur de taxi coincé dans un salon de coiffure pour femmes.

Parallèlement, elle s’éprend du documentaire. En 2001, elle réalise deux films : Femmes en royaume chérifien et Derrière les portes du hammam, soit deux regards sur la condition féminine au Maroc. Avec le projet de série Casa Girls, elle voudrait explorer la sexualité des jeunes marocaines. Pour l’instant, la série n’a toujours pas vu le jour. Il faut dire que chat échaudé craint l’eau froide et la sexualité au Maroc reste un sujet tabou. En 2017, un reportage sur l’amour et le mariage, diffusé sur la chaîne 2M, suscite une petite polémique. Le documentaire Zwaj El Wakt a provoqué la colère des téléspectateurs : « déliquescence des moeurs » et « incitation à la débauche ». La cinéaste s’en est défendue en rappelant qu’elle filmait le rapport amoureux avec de la pudeur, mais sans hypocrisie.

Le passage au long et à la fiction

En 2005, elle présente Marock, son premier long métrage de fiction, à Un Certain Regard du Festival de Cannes. Cela reste à date son film le plus renommé. La réalisatrice résume son ambition : «Marock est un jeu de mot qui illustre le portrait de cette jeunesse dorée, déjantée et schizophrène, qui vit selon les modèles occidentaux et qui reste pourtant très attachée à son pays et à ses traditions. Pour mon premier long métrage, j’avais envie de parler d’un Maroc que peu de gens connaissent, un Maroc qui va à l’encontre des clichés du cinéma arabe.» Le succès est inattendu (150 000 entrées au Maroc, autant en France) mais il s’accompagne de nouveau d’une vive polémique : les islamistes du PJD appellent au boycott du film, jugé trop libéral dans sa représentation de la jeunesse.

Rock the Casbah (rien à voir avec The Clash) arrive huit ans après. Le film se déroule à Tanger, où une famille se réunit pendant trois jours suite au décès du père. L’arrivée de Sofia, la dernière des filles, actrice à New York, fait basculer l’ordre établi par ce patriarche. Entre rires et larmes, une hystérie collective mène chacune des femmes à se révéler à elle-même. Marrakchi assume le message : «Il faut se battre pour rester fidèle à ce qu’on est, à ses convictions. Le message que porte le film est assez « bateau » pour les Occidentaux, mais pas tant que ça pour les Marocains.»

Côté séries, elle réalise deux épisodes de Le Bureau des légendes (saison 2, 2016), deux épisodes de The Eddy (Netflix, 2020), la série musicale de Damien Chazelle sur le jazz à Paris, et des épisodes de L’Opéra (2021). Elle a également travaillé sur Marseille (2018).

Un style singulier

Le cinéma de Laïla Marrakchi se définit avant tout par une géographie intime : le Maroc bourgeois, ses contradictions, ses tabous, et les femmes. Elle reconnaît volontiers s’inspirer de sa propre vie privée pour signer des œuvres personnelles, et admet «qu’il est normal, dans ce qu’on écrit ou ce qu’on fait, qu’il y ait un écho entre ce qu’on vit et ce qu’on imagine».

Elle se sert du huis clos social et familial : deux films, deux maisons, deux deuils symboliques (l’enfance dans Marock, le patriarcat dans Rock the Casbah). Elle s’attaque systématiquement à la schizophrénie entre modernité et tradition : « le cinéma est comme un miroir qu’il faut brandir à la face des Marocains».

Mais elle refuse d’être cantonnée à un rôle symbolique. «Quand on vient d’un pays du Sud, on est forcément porte-parole, mais c’est tellement lourd à porter ! Je ne veux plus qu’un film soit incapable d’exister sans polémique, terroristes, bombes ou volonté de choquer», dit-elle. Et pourtant, ses films provoquent invariablement le débat, non par provocation, mais par honnêteté.

Ainsi, son nouveau film, Les fraises (de nouveau choisi à Un certain regard) suit Hasna, une Marocaine venue cueillir des fraises en Andalousie, qui découvre des conditions de travail et de logement déplorables, dans un système d’exploitation rendu possible par la précarité économique des travailleuses, leur isolement culturel et le patriarcat ambiant. Face à une justice défaillante, c’est finalement la solidarité féminine qui s’impose comme seule véritable victoire, symbolisée par le parcours d’Hasna, qui passe de l’individualisme à l’ouverture aux autres. Là encore Laïla Marrakchi revendique son cinéma politique.