
Une sorte de film somme. La Bola Negra, grande épopée romanesque, aborde tous les sujets des films de la compétition cannoise cette année – le silence, l’homosexualité, la bourgeoisie, le pouvoir de l’art, la mémoire, le fascisme, etc. Javier Ambrossi et Javier Calvo, aka « Los Javis », n’ont pas lésiné sur le spectacle et des envolées allégoriques somptueuses.
Mais au-delà de la force de leurs belles images, ils ont surtout su rendre lisible un récit gigogne où s’entremêlent réalité contemporaine, passé oublié et fiction imaginaire. Autant d’histoires qui ont leur propre « couleur », jusque’à nous en remettre une couche avec un nouveau chapitre en noir et blanc. Experts dans la narration sérielle, « Los Javis » expérimentent généreusement leur talent sur un format long qui s’amusent à distiller ici et là quelques surprises (la séquence de 1937 avec Penelope Cruz en star de music-hall, celle de 2017 avec Glenn Close en historienne hispanophone). Comme dans leurs séries, ils s’agit avant tout d’alterner les intrigues sans perdre le spectateur.
Trois périodes. Quatre destins.

En l’occurrence, il y en quatre, que l’on découvre dans le désordre. 1937. Nord de l’Espagne. Un village est à la fête. Guernica n’est pas loin. Survivra Sebastian, trompettiste de la fanfare, franquiste/fasciste. Enrôlé, le jeune homme sensible et traumatisé, va devoir garder Rafael, ancienne star de foot, secrétaire d’une troupe de théâtre, et surtout ennemi républicain. 2017. Madrid. Alberto, historien s’intéressant à la dissidence sexuelle des années 1920, en couple avec un autre homme, en guerre avec sa mère, apprend que son grand-père maternel – Sebastian – lui lègue deux documents par testament. 1932. Andalousie. Carlos, fils de notables veut adhérer au cercle élitiste de sa ville de Grenade. Le vote se fait par un système de boules blanches et noires. Il faut une majorité de blanches, il obtient une majorité de noires. En cause son homosexualité supposée. Quatre perdants magnifiques. Trois périodes (et une quatrième en noir et blanc, avec le passé de Rafael), toute l’Espagne et surtout la guerre civile des années 1930 et ses conséquences jusqu’à aujourd’hui.
« On vivait heureux dans le péché mortel. »
On comprend d’emblée l’intention des deux cinéastes : un plaisir de l’image, une ambition cinégénique et un rythme qui faiblit rarement. Parfois, « Los Javis » mène leur ambition trop haute, quelque part dans un paradis blanc comme la neige (attention aux skieurs!), et puis, soudain, une séquence vous emporte irrésistiblement dans une autre sensation, plus touchante : une vertigineuse danse de flamenco dans un bar ou une simple main qui caresse les cheveux. La bola negra a tout des montagnes russes : piochant dans de multiples références distillées dans le désordre (une réplique de Titanic où le mot femme est remplacé par gay, l’imagerie fasciste et masculiniste, une enquête à la Da Vinci code, etc…). C’est un monument de pop culture qui ne cherche pas à s’excuser de son prosélytisme LGBTQ.
Refoulement, défoulement

Car, contrairement à ses personnages du passé, le film assume cette différence sexuelle. Et c’est là tout le grand sujet de La Bola Negra. Nier (se renier) son homosexualité ou la vivre dans le mensonge. S’ajoute une ouche généalogique autour de la mémoire et de la transmission. On oublie facilement le passé et on ne sait jamais ce que réserve l’avenir. Si bien que le silence s’annonce mortifère, et créateur de malentendus qui traumatiseront chacun sur près d’un siècle.
« Ton grand-père aurait été heureux de te voir chez toi avec ton amoureux »
On peut alors parler d’un drame sur le refoulement. Et tout ce qu’il entraine de nocif (guerres, addiction, colères). De ce refoulement, « Los Javis » en font une œuvre qui se défoule, sans retenue, empilant clichés et clins d’œil, homoérotisme publicitaire et plans plus réalistes (les passages les mieux incarnés), mélo académique et fiction imbriquée dans la fiction. Ils filment l’Espagne sous toutes ses coutures, leurs hommes sous tous les angles. La musique s’impose parfois trop et le film, à certains moments, souffre de cette accumulation d’idées et de désirs.

Le spectateur peut se sentir piégé par ce tourbillon incessant, manquant de se noyer. À l’inverse, on peut lâcher prise et se laisser emporter par le courant. Tout comme les personnages du film, il y a ce jeu permanent d’attirance et de répulsion, de trouble et de plaisir. Un film sur le contraste (jusque dans la lumière de l’image) : dans cette Espagne à feu et à sang, la blessure du fascisme est encore vivace. La honte perdure. Le film ne tend que vers cette réparation (ce qui n’est pas une réconciliation) où la mère d’Alberto, Teresa, joue un rôle central. Elle est, finalement, le personnage le plus meurtri de cette histoire, en tant que fille de fasciste et mère d’un homme gay. Le film dévoile plusieurs types de masculinités, mais ce sont les femmes qui dirigent le récit – les mères, la star de music-hall, la voyante du bar, l’historienne américaine – quand les mâles n’en sont que des instruments régis par leurs pulsions et leurs sentiments contrariés, voire interdits.
Aussi, choisir son camp n’est pas seulement politique mais humain. Du gradé italien, beau macho, qui laisse Sebastian et Rafael se rapprocher, à la mère de Carlos qui l’encourage à aller vivre sa vie comme il l’entend loin des siens. De batailles en sacrifices, de secrets enfouis en acquis durement conquis, tout n’est qu’affaire de décision. Être ce que l’on n’est ou ne pas être. La bola negra tient son titre d’un roman inachevé de Federico García Lorca, poète et dramaturge homosexuel espagnol, assassiné en 1946. Astre du film autour duquel tournent tous les récits et les personnages, Garcia Lorca devient ici le symbole d’une homosexualité affirmée et des martyrs du fascisme. Dans Noces de sang, il écrivait : « Se taire et brûler de l’intérieur est la pire des punitions qu’on puisse s’infliger.«

Alors oui La Bola negra est fracassante, excessive, extravagante. Une fresque qui délivre tous ses fantasmes. Pour aboutir à un épilogue sobre et poignant, et même apaisant. Après tant de bruits et de fureurs, d’ires et de morts, nous voilà rassasier.
Une boule blanche!
La Bola negra
Festival de Cannes 2026. Compétition.
2h37
Réalisation : Javier Ambrossi, Javier Calvo
Scénario : Javier Ambrossi, Javier Calvo, Alberto Conejero, d'après le roman éponyme de Federico García Lorca (1936) et la pièce de théâtre La piedra oscura d'Alberto Conejero
Image : Gris Jordana
Musique : Raül Refree
Distribution : Le Pacte
Avec Guitarricadelafuente, Carlos González, Miguel Bernardeau, Milo Quifes, Lola Dueñas, Penélope Cruz, Glenn Close, Alberto Cortés, Antonio de la Torre
