Cannes 2026 | The Man I Love: Ira Sachs filme le cœur éclaté d’un triangle amoureux

Cannes 2026 | The Man I Love: Ira Sachs filme le cœur éclaté d’un triangle amoureux

New York, fin des années 1980, Jimmy George, figure iconique de la scène théâtrale, vit en couple avec le plus tendre et attentionné des amants. Mais devant la mort qui lui est promise, la soif de vivre et de créer, de désirer et d’aimer, une dernière fois, est plus forte que tout.

The Man I Love est sans doute le plus beau film d’Ira Sachs depuis Keep the Lights on en 2012. Le réalisateur poursuit son travail d’archiviste mémoriel de la culture queer avec cette chronique des années 1980 ancrée dans la scène culturelle vibrante de New York.

Même si on y perçoit ce bouillonnement créatif et collectif, ce drame, sous ses allures modestes, est avant tout mélancolique. Tel une complainte sur les illusions perdues. Car, au centre de ce récit, se situe Jimmy George, artiste réputé, qui retrouve un peu de bonheur en adaptant un spectacle du québécois Michel Tremblay. De la scène drag réconfortante aux boites de nuits où les corps suent, Jimmy sait qu’il amorce son dernier tour de piste. Le mot sida n’est jamais prononcé. Le supplice de la maladie n’est jamais montré, ce qui rend le film plus universel. Mais le virus est tragiquement omniprésent.

Mourir sur scène

Rami Malek plonge dans ce rôle avec une telle délectation, ondulant son corps et imposant un certain charisme, même s’il cabotine souvent trop à force de se donner en représentation. « Tu ne te lasses jamais de ton numéro? » lui demande-t-on. Nous, un peu.
Mais lorsqu’il chante Look What They’ve Done to My Song, Ma devant ses parents qui refusent d’accueillir son compagnon lors des fêtes familiales, la caméra saisit au vol une belle émotion portée par l’acteur. L’autre grand solo de l’acteur est sa reprise du standard The Man I Love. Mais ici, c’est la caméra, jamais innocente, qui construit le récit qui va suivre.

La place qu’il prend dans le film est cependant un peu écrasante. Certes, il est la diva, de celle qui aime prendre la lumière et refuse que les spotlights s’éteignent. Mais pourquoi, alors, ne ressent-on rien à propos de son sort? Pourquoi, sa relation avec sa sœur (Rebecca Hall, à fleur de peau), son neveu, ses parents, ses camarades de troupe nous semblent si superficiels, esquissés à la va vite? Pourquoi cette vie bohème ne nous séduit pas plus?

En fait, Ira Sachs sauve son personnage central grâce à deux hommes plus jeunes. Jimmy est avec Dennis (Tom Sturridge), son partenaire. Celui « qui veille sur lui ». Le dernier dont il se souvient. Compagnon et aidant, assistant et patient. Or quand, Jimmy chante le tube de George Gershwin, le plan de coupe se dirige sur Vincent, leur nouveau jeune voisin, anglais, et romantique. Luther Ford, pour son premier rôle au cinéma, est un atout indéniable pour comprendre l’attirance magnétique qui va se produire.

Le soleil de Satan

Les trios, ça finit mal en général. Grand habitué de ces triangles amoureux, Ira Sachs a la grâce de ne pas y mêler du mélo, de la jalousie, ou de dilemme. Dennis est au-dessus de ça par son amour indéfectible pour Jimmy. Sa colère peut s’extérioriser quand le personnel hospitalier lui refuse l’accès à son compagnon.

Vincent, ange à la peau immaculée et à la rousseur ensorcelante, surgit pour réveiller une dernière fois la flamme qui consume Jimmy. Son prénom et ses cheveux font écho Van Gogh et, par ricochet, le Sachs rend hommage au film de Pialat sur les derniers jours du peintre. Il reprend ici le même procédé. Le réalisateur filme son requiem, traversé par le Stabat Mater de Vivaldi, avec une narration elliptique, composée de touches successives, plutôt qu’une reconstitution classique.

« Malades au point de sauter par la fenêtre. »

Au fil des instants choisis durant ces quelques mois, The Man I love dévoile surtout des hommes renvoyés à leur solitude, malgré leurs liens intimes, amoureux, charnels (tendrement ou crûment). L’amant n’a pas sa place dans le couple. Le compagnon sait qu’il sera veuf. Le malade doit affronter la mort.

Drame de chambre

Pas très joyeux, hein? Pourtant Ira Sachs ne s’apitoie jamais sur eux. Il préfère leurs mouvements, leurs gestes, leurs corps (sensuels ou sexuels) occuper l’écran, les rendant ainsi toujours très vivants, même si un voile recouvre leur regard… Le cinéaste sait insuffler de la légèreté et de la vitalité à travers plusieurs moments collectifs heureux, un hit pop italien, le monologue d’une drag queen, ou quand Jimmy confie tous ses souvenirs les plus étranges devant le caméscope de son neveu.

Après tout, Ira Sachs cherche ici à retrouver un temps perdu. Il fait revivre le ciné indépendant new yorkais de l’époque, Robert Altman (notamment dans toutes ces scènes de répétition de la pièce de Michel Tremblay), ou John Cassavetes (quand les sentiments sont à vif). Il en fait un cinéma de chambre, où il dessine sa propre géographie : appartements, hôpital, théâtre off Broadway, nightclubs éclairés de couleurs franches, etc. Rares sont les plans extérieurs. Tout est caché, comme on cachait la maladie. Tout est permis derrière les murs. Le cinéaste se permet une sorte de fluidité et de spontanéité, mais le rythme est gâché par l’abondance de musiques et de chansons. Trop en retenu, le film s’empêche de nous bouleverser. L’émotion est sèche.

Dansons

Elle ne surgit qu’à des moments particuliers, souvent lorsque Jimmy est en plan rapproché, à nu, devant ses parents ou dans les bras de son compagnon. Dennis a davantage de mérite en composant un personnage très intériorisé mais auquel chacun peut s’identifier. L’homme blessé, c’est lui. Tandis que Vincent, sans peur mais pas sans reproches, est sauvé par le réalisateur dans une ultime et sublime scène de danse. « Dansez, dansez sinon nous sommes perdus » clamait Pina Bausch.

Si le film s’avère trop pudique et trop lisse, sa sensibilité et sa suavité, et parfois sa cruauté, bloquent toute tentation au pathos et à l’excès, deux défauts souvent remarqués sur des films autour de maladies incurables. Déclaration d’amour à la vie par un homme qui a cette envie viscérale d’aimer, The Man I Love est aussi un hymne à la solidarité quand il cite Le discours de St Crispin d’Henri V : « Et la Saint-Crépin ne reviendra jamais, d’aujourd’hui à la fin du monde, sans qu’on se souvienne de nous, de notre petite bande, de notre heureuse petite bande de frères ! Car celui qui aujourd’hui versera son sang avec moi, sera mon frère ; si vile que soit sa condition, ce jour l’anoblira. »

Ira Sachs a voulu filmer les souvenirs d’une période contrastée, à la fois vivace et morbide. Eros et Thanatos. Les lois du désir se conjugaient avec le dogme de la mort. Il en résulte un film bienveillant sur ce que peuvent apporter aux uns et aux autres l’amour, la douleur, les arts sous toutes leurs formes. Et un drame qui rappelle qu’il faut savoir se souvenir des choses, belles ou moins belles.

Dans Un cœur éclaté, Michel Tremblay écrit : « Un sanglot, un vrai, monta de très loin et je me suis dit ça y est, les grandes vannes vont s’ouvrir, je vais connaître quelque chose qui ressemble à du soulagement… Mais tout bloqua dans ma gorge et j’ai cru mourir de désespoir. » C’est un peu ce que l’on ressent avec The Man I Love.

The Man I Love
Festival de Cannes 2026. Compétition.
1h36
Réalisation : Ira Sachs
Scénario : Ira Sachs et Mauricio Zacharias
Avec Rami Malek, Tom Sturridge, Luther Ford, Rebecca Hall, Ebon Moss-Bachrach, Maisy Stella...