
Diplômée de l’Institut d’études politiques de Strasbourg et de la Walsh School of Foreign Service de l’université de Georgetown, Eva Nguyen Binh débute sa carrière diplomatique en 1994 au ministère des Affaires étrangères, puis passe par les ambassades de France en Inde et au Portugal. En 2007, elle devient conseillère du ministre Bernard Kouchner, avant un passage dans le secteur privé. Elle reprend ensuite la voie du service public en dirigeant l’Institut français au Vietnam de 2013 à 2017, puis est nommée ambassadrice de France au Cambodge. En 2021, elle prend la présidence de l’Institut français, renouvelée en 2024, devenant également ambassadrice chargée de mission pour l’action culturelle extérieure de la France.
Pour l’édition 2026 du Festival de Cannes, l’Institut français s’associe à la Semaine de la Critique. Parmi les temps forts figure la masterclass Shoot the Book!, axée sur le marché de l’adaptation, ainsi qu’une table ronde sur les cinéastes arabes méditerranéens en sélection à Cannes, en lien avec la Saison Méditerranée 2026. Enfin, au cœur de cette présence, La Fabrique Cinéma sélectionne chaque année dix projets de premier ou second long métrage issus des pays du Sud, pour les introduire auprès de l’industrie et de ses décideurs durant le Festival, favorisant leur recherche de financement. Pour sa 18e édition, le programme compte parmi ses anciens lauréats des réalisateurs dont les films ont été présentés à la Semaine de la Critique
Ecran Noir : La Fabrique Cinéma accompagne des cinéastes du Sud depuis 2009 et plus de la moitié de leurs films ont été coproduits par des producteurs français. En quoi ce programme de « Soft Power » reflète-t-il une vision diplomatique autant que culturelle de la France ?
Eva Nguyen Binh : Un programme comme La Fabrique cinéma comporte en effet une dimension de diplomatie culturelle, en faisant de notre pays un partenaire de confiance pour les cinémas du sud. Le cinéma par la coproduction internationale permet concrètement de tisser des liens à la fois culturels et économiques par la production d’œuvres locales à portée internationale. De manière générale, l’Institut français à travers ses dispositifs est un partenaire de premier plan, pour les créateurs mais aussi pour les écosystèmes locaux de production cinématographique. L’accompagnement de projets comme La Fabrique Cinéma, offre la possibilité de révéler de nouveaux talents et de représenter des pays inédits à Cannes, comme cette année, deux anciens lauréats, sélectionnent pour la première fois leur pays dans la Sélection officielle cannoise, le Népal et le Rwanda, et l’un et l’autre remportent des prix : Les éléphants dans la brume de Abinash Bikram Shah, Prix du Jury Un certain Regard. Et Ben’lmana de Marie-Clémentine Dusabejambo (aussi à Un certain Regard) remporte la Caméra d’Or décernée au meilleur premier film de l’ensemble des sélections du Festival de Cannes 2026 ainsi que le Grand Prix Fipresci des critiques de la presse internationale.
EN : Vous insistez sur le soutien aux cinéastes travaillant dans des contextes « fragiles » ou « contraints ». Comment l’Institut français concilie-t-il cet engagement pour la liberté d’expression avec les contraintes géopolitiques que rencontrent certains pays représentés dans la sélection 2026 ?
ENB : Certains projets, certains sujets, ou certaines cinématographies ne peuvent exister sans l’appui de partenaires étrangers. Pour de nombreux pays encore, la culture et en particulier le cinéma ne relève pas de priorités, et certains thèmes sont trop polémiques pour être portés par les institutions nationales. Ainsi parmi les lauréats de la Fabrique cinéma 2026, nous accueillons cette année des projets de films qui parfois traitent de thématiques difficiles à aborder dans les pays des équipes qui les portent.
La validation internationale de ces cinéastes et de leurs productions par un Festival tel que Cannes peut dans certains cas constituer un cadre de protection des idées et des personnes. Il permet aussi de fédérer des partenaires capables de porter le projet jusqu’aux écrans.
« Repérer et promouvoir des cinéastes du monde entier, défendre la liberté de création et d’expression, accompagner l’internationalisation des industries culturelles françaises. »
Cette année à Cannes, nous avons aussi organisé deux tables rondes, en collaboration avec les attachés visuels de notre réseau culturel et diplomatique, sur des sujets portant sur la liberté et les conditions de création dans des contextes politiques et géopolitiques complexes : l’une a réuni des cinéastes venus de Turquie, d’Iran, de Syrie et du Bangladesh, l’autre a rassemblé des institutions et des professionnels d’Ukraine, des Balkans et des pays baltes dans un contexte marqué par une guerre
sur le sol européen.
EN : Après 17 éditions du Pavillon Les Cinémas du Monde, l’Institut français investit pour la première fois la plage de la Semaine de la Critique. Qu’est-ce que cette alliance avec la Semaine de la Critique apporte de nouveau à votre présence à Cannes, et pourquoi ce choix maintenant ?
ENB : Notre nouvel espace sur la plage de la Semaine de la critique et les activités qu’on y déploient, reflètent précisément ce que nous portons avec le ministère de l’Europe et des affaires étrangères et le réseau culturel français : repérer et promouvoir des cinéastes du monde entier, défendre la liberté de création et d’expression, accompagner l’internationalisation des industries culturelles françaises.
Cette nouvelle alliance avec une section prestigieuse dédiée aux jeunes talents, permet d’affirmer plus fortement notre engagement en faveur du cinéma émergent, français et international. Il met aussi mieux en lumière les actions de l’Institut français pour la diffusion du cinéma français à l’international.

Notre programme phare, La Fabrique Cinéma, sort renforcé de ce changement : il bénéficie d’un espace plus grand et d’une visibilité accrue, notamment grâce aux pitchs organisés au Producers Club du Marché du Film avec qui nous avons maintenu un partenariat fort. Ils ont réuni cette année près de 200 personnes.
Il est encore trop tôt pour dresser un bilan complet, mais les premiers signaux sont encourageants, et nos partenariats de longue date avec le CNC, Unifrance ou le Pavillon Afronova demeurent pleinement actifs.
« Les freins rencontrés par les femmes cinéastes sont liés à des enjeux de société et d’égalité qui peuvent aussi concerner le financement de films y compris en Europe. »
EN : La sélection 2026 compte cinq réalisatrices et cinq réalisateurs, avec 47% de femmes depuis la création du programme. Est-ce le fruit d’une politique délibérée, et quels obstacles concrets rencontrent encore les femmes cinéastes des pays du Sud pour accéder aux marchés internationaux ?
ENB : L’Institut français mène depuis plusieurs années une démarche active pour atteindre dans les projets et les artistes soutenus, la parité dans tous les domaines de la création. Sans recourir à des quotas fixes, et malgré un nombre encore moindre de candidatures reçues de projets de réalisatrices, la Fabrique cinéma a toujours respecté cette parité au moins sur la globalité des binômes réalisation-production. La qualité des projets permet d’atteindre ou de dépasser la parité. D’ailleurs la Fabrique Cinéma assume cette totale inclusion en permettant la participation de certaines réalisatrices se trouvant enceintes ou accompagnées de leurs jeunes enfants ! Les freins rencontrés par les femmes cinéastes sont liés à des enjeux de société et d’égalité qui peuvent aussi concerner le financement de films y compris en Europe.
EN : Au-delà du rayonnement culturel, 43% des films issus de La Fabrique sont sortis en salles en France. Comment mesurez-vous le retour sur investissement de ce programme pour les industries culturelles françaises elles-mêmes ?
ENB : Un des principaux objectifs de la Fabrique Cinéma est de présenter des producteurs et des distributeurs ou agents français à notre sélection de projets afin qu’ils concluent des contrats et produisent ensemble ces films. La moitié des projets réalisés ont ainsi un producteur français et sont ainsi représentés et amené dans les salles en France et à l’international par des distributeurs et vendeurs français. Le bénéfice pour l’économie françaises est donc très concerts en emplois (équipes techniques, productions) et en recettes de billetterie.
EN : Avec l’essor des plateformes, de nouveau formats pour les smartphones et la transformation des modes de financement du cinéma indépendant mondial, comment La Fabrique Cinéma doit-elle évoluer pour rester un tremplin efficace pour ces talents émergents ?
ENB : Nous travaillons sur des stratégies de productions traditionnelles pour que les films soient vus en salle, mais en tenant compte de ces évolutions qui sont différentes selon les pays. Les films réalisés sont présentés en Festivals (plus de 350 sélections ce jour) puis généralement sortis en salle, mais arrivent ensuite sur les plateformes, et aussi sur les écrans de compagnies aériennes !
