Cannes 2026 | Les éléphants dans la brume : un drame népalais qui rend sa dignité au « troisième genre »

Cannes 2026 | Les éléphants dans la brume : un drame népalais qui rend sa dignité au « troisième genre »

Dans un village népalais niché au cœur d’une forêt peuplée d’éléphants sauvages vit une communauté kinnar aussi vénérée que crainte pour ses pouvoirs de bénédiction et de malédiction. Pirati, l’une des mères de la communauté, rêve de s’échapper avec l’homme qu’elle aime. Mais lorsqu’une de ses filles disparaît, elle se doit mener l’enquête et choisir entre son désir de liberté et ses responsabilités envers sa communauté.

Déjà la brume. Déjà des traumas. Dans son court métrage Lori, mention spéciale au Festival de Cannes en 2022, Abinash Bikram Shah explorait les ressors d’une existence douloureuse. Pour son premier long, Les éléphants dans la brume, le cinéaste népalais poursuit cette voie, cette fois-ci en l’ancrant dans la communauté Kinnar.

  • Faisons un petit aparté de culture G. Les Kinnars (ou Hijras) sont des personnes du troisième genre (intersexes, eunuques, transgenres, travestis) dans le subcontinent indien. Elles effectuent des rituels lors des mariages et des accouchements grâce à un pouvoir de bénédiction ancestral (depuis l’Antiquité). Le plus généralement, elles vivent en communauté, organisés selon une structure hiérarchique guru-chelas (maître-disciples), où le guru contrôle les territoires de travail et récolte les revenus, en plus de pouvoir acheter ou revendre les chelas selon leur valeur. Elles peuvent se marier avec un homme (ce qui les promeut au sein d’un groupe) et accueillent des jeunes garçons rejetés par leur famille ou souhaitant exprimer une identité féminine, même si la plupart, émasculés, se retrouvent à travailler dans la prostitution pour survivre. Ainsi, les liens entre membres s’apparentent à une famille fictive. « Nous nous protégeons les unes des autres » rappelle-t-on comme un mantra.

Les éléphants dans la brume se focalise une communauté Kinnar népalaise, autour de la personnalité de Pirati, « mother » d’une famille composée. Respectée et responsable, et sans doute bientôt promue guru tant elle est le socle de cette microsociété, elle prend le risque de rompre l’un des vœux essentiels en ayant des rapports sexuels (et amoureux) avec un homme du village. Tout le scénario se construit sur cette spirale qui va la faire descendre aux enfers.

Et Abinash Bikram Shah ne lésine pas sur le pathos. La succession / superposition des malheurs qui s’abattent sur elle devient rapidement pesante. Flirtant avec les scénarios à la Dardenne, le film ne laisse aucune bouffée d’oxygène ou même le moindre espoir au spectateur.

Surdramatisation

Tout juste constate-t-on les contradictions des villageois, bien heureux du travail que ces Hijras fournissent, n’hésitant jamais à faire appel à leurs « dons » en cas de grossesse, s’affranchissant des préjugés quand il s’agit de posséder leurs corps. Les mêmes n’hésiteront pas à les rejeter, à en faire des boucs émissaires à la moindre catastrophe. La tolérance a ses limites. L’homophobie n’en a aucune.

Si l’image est belle et l’interprétation sans failles, le récit, bien rythmé, souffre d’une construction assez ordinaire. Cousin à la fois du fabuleux film pakistanais Joyland ou plus récemment du magnifique film chilien Le mystérieux regard du flamand rose, Les éléphants dans la brume ne parvient pas, contrairement à ces deux exemples, à transcender son sujet en l’amenant à une forme de libération. La faute à un amoncellement de drames qui l’empêchent de respirer.

« S’épiler la nuit, ça porte malheur. »

Il faut tout le charisme de Pushpa Thing Lama pour supporter cette tragédie. Son personnage est lui-même traversé par diverses aspirations et contradictions (mener une vie « normale » à Delhi ou devenir cheffe de cette tribu d’exclus). Ce troisième genre la contraint à faire profil bas, alors même qu’on l’humilie ou qu’on la répudie.

Le règne animal

Quand il est romanesque, le film reste assez classique. Dès lors qu’il choisit une autre voie, on saisit son potentiel cinématographique. Cela arrive notamment dans les moments remplis de spiritualité, ceux dans la forêt et dans le foyer intime. Autrement dit quand le drame dévoile de manière documentée le quotidien de cette bande de filles. Le cinéaste a voulu les regarder avec humilité et compassion. Ce qui explique l’épilogue où il préfère la résistance / vengeance à la capitulation.

Cette splendide conclusion, très Apichatpong Weerasethakul, nous transporte alors dans un autre film, trop bref, où le sons des claquements de main et la cohorte d’éléphants s’apparentent à une justice divine, rendant dignité et fierté à ces femmes méprisées. L’animal si craint devient l’allié par un geste de communion d’une grande beauté. C’est Ganesh – le Dieu qui fait surmonter les difficultés, divinité éléphantesque de la sagesse, de l’intelligence et de la prudence – qui répond à l’appel de ces femmes pour triompher des esprits étroits et des humains mesquins. L’animal légendaire n’a plus qu’à réaffirmer son statut de protecteur des âmes vulnérables.

Les éléphants dans la brume
Festival de Cannes 2026. Un certain regard.
1h43
Réalisation : Abinash Bikram Shah
Scénario : Abinash Bikram Shah, Sandeep Badal
Image : Noé Bach
Musique : Frédéric Alvarez
Distribution : Arizona
Avec Pushpa Thing Lama, Deepika Yadav, Jasmine Bishwokarma, Aliz Ghimire...