Cannes 2026 | Irish Travellers : un trop beau roman photo…

Cannes 2026 | Irish Travellers : un trop beau roman photo…

Le long d’une route oubliée, la famille O’Reilly vit dans une vieille caravane échouée au milieu des champs. Pa, Lisa et leurs dix enfants traversent les saisons dans ce fragile château de tôle, héritiers d’un mode de vie en sursis. Menacés d’expulsion, leur équilibre de fortune vacille mais ils résistent, fidèles à leurs traditions. Les enfants rient, les chiens aboient, la caravane tient encore, mais pour combien de temps ?

Une porte de caravane qui s’ouvre, se ferme, reste ballante. Des enfants entrent et sortent, un père pour fumer son premier clope de la journée, une mère qui reste à l’intérieur dans l’embrasure. Sur la moitié droite de l’écran, on devine l’environnement : une route, la campagne. La très belle séquence d’ouverture de Irish Travellers, qui permet de présenter la famille O’Reilly (un couple et ses dix enfants dont le plus âgé est adolescent), tient ses promesses : celle d’un beau documentaire, immersif et sans voix off didactique.

Les Irish Travellers ce sont des gens du voyage, un peuple autochtone sur sa propre île. Une communauté fortement discriminée aussi bien par les Irlandais « sédentaires » que par les autres communautés nomades européennes. Les O’Reilly subissent en plus une autre forme de rejet : le couple de parents est mixte. Lui est un Traveller de générations en générations Elle est issue d’une famille sédentarisée classique. Le film n’expliquera jamais leur choix, hormis, on l’imagine, un amour de jeunesse qui les a conduit à se marier. Ce ne sera pas le seul flou de cette histoire.

De l’amour, il y en a. La famille est unie et aimante, soudée et complice. On prie Dieu et on joue aux Barbies. Même si le couple ne respire plus la passion, l’épouse soutient son mari, dans sa dépression comme lors de son séjour en prison.

Peinture pointilliste

Alexander Murphy réalise un portrait d’une communauté en voie de disparition. L’état irlandais met tous ses moyens pour intégrer les Travellers à un mode de vie contemporain. On le devine plus qu’on ne le voit. Le documentaire souffre en effet de manques d’explications qui le rendent rapidement superficiel. Ou en tout cas apolitique. Un paradoxe pour un film censé défendre un point de vue empathique pour ces déclassés. Nul mention du taux de suicide chez ceux qui rentrent dans le rang, sur les raisons de la condamnation (lourde) du père, sur leur manière de gagner de l’argent (en dehors de leurs allocations), ou même sur leurs rapports aux autres (les enfants à l’école, les parents avec leurs familles).

C’est tout le « hic » du film. On n’apprendra peu de choses sur ces Travellers. On comprend juste qu’ils sont heureux de vivre à douze dans 20 mètres carrés. Mais la promiscuité et l’intimité ne sont jamais filmées frontalement. Ni les tensions éventuelles. La misère est édulcorée, et le manque d’argent n’est d’ailleurs pas criant. Si bien que le film ne nous montre que les aspects positifs dans ce montage qui a trié cinq ans de tournage. Seule la santé mentale du père semble fêler cette belle photo. Tout ça pour ça.

Alexander Murphy a sans doute été piégé par sa bonne volonté. Celle de ne pas vouloir les juger (le principe de l’immersion) et de ne pas vouloir qu’on les juge. Ce qui s’appelle une manipulation par le récit puisqu’il présume de notre façon de penser. Or, il ne s’agit pas de juger mais de comprendre.

Photo saturée

À cela s’ajoute une autre manipulation, par l’image. Le film documentaire sublime l’Irlande, ses paysages, ses matinées brumeuses comme ses étés radieuses. La photo est splendide, esthétisant de manière presque publicitaire (champs de blé dorés, pauses bucoliques, et autres virées sur des routes de campagne) ce quotidien pourtant très rude. La misère est stylisée, et ne souffre d’aucune salissure. La boue, les chiottes extérieures, ou le crottin de cheval sont invisibilisés.

Avec ce double regard déformant – une absence de discours objectif, une photographie trop travaillée -, Irish Travellers nous garde à distance tout au long de cette chronique familiale ordinaire. Et c’est un comble,ar c il en vient à les rendre banals – ce qui en soi est louable – mais sans jamais rappeler qu’ils sont exclus. En gommant leurs différences et leurs failles, il ne leur rend pas service.

Le documentaire rate son périple. Il y avait bien un détour intéressant avec le changement de point de vue d’une génération (les parents qui fument) à l’autre (le fils aîné qui vapote). Mais tout est fait pour que rien ne change justement. Si bien qu’Irish Travellers, qui aurait pu être aussi beau que passionnant, se mue en un catalogue prosélyte vantant la famille traditionnelle, le patriarcat, la trad-wife et l’exploitation des adolescents. L’ouverture aux autres semble inaccessible. Comme pour la famille Gheorghiu dans Fjord. C’est l’ultime paradoxe de ce film qui se veut un éloge à la liberté : les O’Reilly semblent en permanence emprisonnés et isolés dans ce reportage de magazine de voyage.

Irish Travellers
Cannes 2026. Semaine de la critique.
1h36
En salles le 28 octobre 2026.
Réalisation : Alexander Murphy
Scénario : Alexander Murphy, Jean-Baptiste Plard
Musique : Kevin O'Leary
Image : Alexander Murphy