Reprise | Le goût des autres : « le monde est comme il est, faut faire avec… »

Reprise | Le goût des autres : « le monde est comme il est, faut faire avec… »

Héritiers de Sautet et Allen, collaborateurs de Resnais et Klapisch, multi-césarisés, les « Jabac » (Jaoui-Bacri) ont signé en 2000 une sérénade intime et douce, juste et amère, profonde et légère. Le Goût des autres est une œuvre de cœur, faite en chœur. Sartre disait « l’enfer c’est les autres« , eux osent clamer « L’éden c’est les autres« . Une lumière du jour pour les âmes solitaires et urbaines que nous sommes. Car si le film respire l’atmosphère de la troupe, au sens théâtral du terme, les personnages mettent en exergue une solitude réelle, et des manques affectifs terribles.

  • Les Acacias distribution propose de revoir le film en version restaurée 4K le 1er avril dans les salles françaises. César du meilleur film, meilleur scénario, meilleur acteur dans un second rôle (Gérard Lanvin), meilleur actrice dans un second rôle (Anne Alvaro), Grand prix des Amériques à Montréal, prix du scénario aux Euroepan Film Awards, meilleur film étranger aux prix David di Donatello, nommé à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, le film s’est rapidement classé parmi les classiques, attirant près de 4 millions de spectateurs en France. Et un peu plus lorsque France 2 l’a diffusé il y a cinq ans à l’occasion de l’hommage à Jean-Pierre Bacri.

C’est un film sur la séduction, et ses échecs. Sur toutes ces petites lâchetés qui brident notre élan de générosité, d’altruisme. Une histoire où chacun est complice des destins de Clara, Castella, Deschamps, Manie, Moreno, Valérie, Angélique, Antoine, Weber, Benoît… On les aime tous. C’est de nous dont on parle. Parce qu’ils ne sont ni aux normes ISO 2001, ni zéro défaut, ni cotés au CAC 40. C’est dans leurs failles qu’on devine leur humanité.

« – Je vais vous mordre au mollet, vous allez voir si vous êtes calme ! »

Mais ne nous y trompons pas : cette humanité-là est aussi une construction. Chaque personnage est d’abord un archétype — le beauf autodidacte, l’intellectuelle bohème, le flic désabusé, le polytechnicien condescendant — avant de devenir, lentement, sous nos yeux, une personne. C’est précisément le piège tendu par Jaoui : elle nous laisse juger, puis nous rend coupables d’avoir jugé. « J’aime bien quand on est embêté de l’avoir jugé« , confie-t-elle. La règle du jeu consiste à cacher la théorie dans la trame narrative, à faire rencontrer des porteurs de points de vue antagonistes et à les faire vaciller sur leurs certitudes — ou pas.

Gravité légère

Et ce simple constat, lucide, ce sens de l’observation, mêlé à une importante influence de la psychanalyse et, plus souterrainement, à une forme de regard sociologique profane, nous conduit à porter un regard optimiste mais triste, disons mélancolique mais plein d’espoir, sur l’humain. Le contraste entre les détails, les anecdotes (quelques bons mots émaillent de dialogues réalistes) et cette ambiance enfumée et sombre font évidemment penser à ces chansons de variété française — Berger, Clerc, Barbara, Brassens — qui racontaient des choses graves sur des airs enjoués.

Car rien n’est simple. Le Goût des autres peut-être qualifié de film « sociologique », et Jaoui assume ce statut tout en récusant formellement l’idée d’un film manifeste. Elle dit avoir lu La Distinction de Bourdieu seulement après avoir réalisé le film. Ce n’est pas une anecdote : c’est toute la nature du geste. Son regard sur les déterminismes sociaux n’est pas venu des livres, mais d’une vie passée à « être toujours à côté de l’appartenance » — famille juive tunisienne laïque débarquée à Sarcelles, puis dans le 5e arrondissement bourgeois, puis entre théâtre subventionné et théâtre privé, actrice devenue scénariste primée à Cannes et réalisatrice césarisée. Autant de positions intermédiaires, inconfortables, structurantes, qui forgent l’œil de quelqu’un qui sait voir les murs invisibles là où d’autres ne voient rien. C’est aussi une conviction viscérale : « l’absurdité de croire qu’on est dépositaire du bon goût. »

Le Goût des autres porte bien son titre. Le film ne parle pas seulement de goûts au sens esthétique — les tableaux que Castella achète « simplement par goût« , Bérénice qu’il découvre comme une révélation —, il parle des goûts comme frontières invisibles entre des mondes qui ne se croisent pas. Et quand ces mondes se croisent, ce n’est jamais sans heurt. Ni l’intelligence, ni l’argent ne sauve de la bêtise et de la tromperie. Ni le mensonge, ni la franchise ne sont les bonnes solutions pour communiquer. Le film suggère, avec une habileté quasi-systématique, que le mépris de classe est peut-être une des choses les mieux partagées par tous ses personnages : Castella méprise Weber qui méprise Castella, chacun convaincu d’être celui qu’on regarde de haut. « Vous m’avez jugé depuis le début parce que je ne fais pas partie de votre monde« , lâche Weber dans sa lettre de démission. Mais qui n’a pas jugé qui, depuis le début ?

Moustache invisible

Ce qui rend le film inoubliable, c’est sa façon de filmer ce moment précis — le vacillement. Cet instant où les certitudes d’un individu s’effritent, où ce qui faisait sens devient soudain hors-sujet. La moustache de Castella n’est pas un détail : c’est le signe que tout changement social doit d’abord passer par le corps, et qu’il ne vaut que si quelqu’un d’autre le reconnaît. Il se rase, personne ne le remarque — sauf Manie, elle-même en plein vacillement. C’est dans ces micro-instants que le cinéma peut montrer ce que la sociologie peine souvent à saisir : l’expérience intérieure, furtive, charnelle des transformations de soi.

« – À quoi tu penses ? – Je pense pas, je m’emmerde ! – On dirait que tu penses quand tu t’emmerdes. »

Au-delà des thèmes inhérents à leur écriture — exclusion, incompréhension, relations amoureuses, blocages sociaux, ghettos, incommunicabilité des êtres, métissage de notre société —, Jaoui et Bacri s’attardent, tout en conservant le rythme agréable d’une chansonnette avec un refrain qui entête, sur les jeux de mains et les visages de ses acteurs. Sur ces 30-50 ans qui vivent, aiment, se déchirent et se désirent.

C’est un film « anti-tendance » par excellence. Ce côté hors-mode le rend universel. Comme une pièce de théâtre de Racine — et Bérénice n’est pas là par hasard. Paradoxalement, ce film de cinéma donne l’envie d’aimer le théâtre ; les chemins se croisent. Et le film choral, cette construction à plusieurs voix et trajectoires, laisse chacun libre d’en choisir la résolution : Jaoui elle-même voit dans le dernier sourire de Clara le début d’une possible histoire d’amour avec Castella, quand d’autres y lisent l’impasse. C’est peut-être cela, le tour de force ultime : montrer des possibles sans les figer. Filmer non pas ce qui est, mais les traces de ce qui pourrait advenir — l’improbable possible, toujours suspendu. Même quand ce sont des couples antagonistes qui se forgent : Castella/Clara ou Moreno/Manie. Faire des pâtes à l’homme qu’on aime, quelle plus belle et banale déclaration? Les oppositions irréconciliables ne le sont peut-être pas tant que ça si on fait l’effort d’écouter l’autre et de respecter ses différences.

Jeu de bande

Evidemment, outre la finesse d’écriture, l’élégance de la mise en scène et les répliques et situations parfois absurdes, mais souvent tendres, le film traverse le temps grâce au charisme de sa troupe. On croise les « amis » (Wladimir Yordanoff, Sam Kermann), évidemment. Jaoui s’offre le rôle de la serveuse qui tombe amoureuse du garde du corps (Gérard Lanvin, impeccable dans ce rôle de mec à déconstruire). Anne Le Ny en délicieuse habilleuse et Christiane Millet en épouse de PDG un brin timbrée, et malheureuse, donnent des couleurs à l’ensemble.

« – Il me dit : comment j’ai pu oublier ? Et c’est marrant parce que moi, au même moment je pensais : comment j’ai pu m’en souvenir ? »

Mais on retient finalement, avant tout le trio Alain Chabat, qui porte avec grâce et sensibilité l’un de ses plus beaux personnages, Anne Alvaro, qui déploie son immense talent en décochant un simple regard et en nous enchantant par sa seule voix trainante ; et puis Jean-Pierre Bacri, qui sonne toujours juste, en patron sur le fil, basculant d’un monde à l’autre, pas forcément sympathique mais profondément empathique. Un personnage constamment observé pour ce qu’il représente aux yeux des autres… L’habit ne fait pourtant pas le moine.

Dans la préface des Illusions Perdues, de Balzac, Philippe Berthier écrit : « Passer d’un milieu à un autre c’est franchir d’invisibles abîmes moraux dont une loi immémoriale semble maintenir la béance : à chacun son ghetto. Malheur aux parias qui, placés par le sort dans une position subalterne, aspirent à être acceuillis au sein de la sphère suprême. »

C’est un peu ce non transfuge de classes, cette non porosité entre les milieux qui, dans Le Goût des autres, se révèlent au grand jour. Jaoui, en solitaire pour la première fois, a voulu nous séduire et nous montrer sa vérité, nous faire partager ses goûts et ses couleurs, même si tout cela rend un peu triste et gai à la fois. Un nuancier du gris clair au gris foncé, du beige un peu terne au noir lumineux. Le film automnal ou printannier, selon les scènes, a le ton de ce constat drôle à entendre mais pas forcément joyeux à vivre : « It is raining like vache qui pisse. »

Le goût des autres
1h53
En salles le 1er mars 2000 / reprise en version restaurée le 1 avril 2026
Réalisation : Agnès Jaoui
Scénario : Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui
Image : Laurent Dailland
Distribution : Pathé / Les Acacias
Avec Anne Alvaro, Jean-Pierre Bacri, Alain Chabat, Agnès Jaoui, Gérard Lanvin, Christiane Millet, Wladimir Yordanoff...