
Par son titre, le nouveau film de Lætitia Masson prend lui-même en charge la métaphore filée d’une odyssée épique semée d’embûches et de revers du sort, dans laquelle les personnages sont soumis à la volonté des éléments et de puissances qui les dépassent. À la différence d’Homère, la réalisatrice ne raconte pas tant le parcours d’Ulysse que celui de ses proches, et surtout de sa mère, Alice, qui lutte pour aider son fils – souffrant d’un syndrome génétique handicapant – à trouver sa place dans une société qui préfère regarder ailleurs. Le personnage est incarné par une Elodie Bouchez solaire et débordante d’énergie, jamais sacrificielle, qui s’impose plus que jamais en alter ego de la cinéaste. L’histoire d’Ulysse s’inspire en effet de celle d’Alphonse Roberts, le fils de Laetitia Masson, qui incarne d’ailleurs Ulysse à 17 ans.
Si l’on embarque dans le combat de cette mère courage sans être vraiment surpris par la tournure des événements, c’est finalement la dimension intime, personnelle et quasi documentaire qui nous emporte. Alice se bat contre la résignation, les statistiques, les postures pseudo-scientifiques, les sigles abscons, les démarches kafkaïennes, en un mot la rigidité d’un système formaté, peu enclin à faire des exceptions pour celles et ceux qui n’entrent pas dans le moule. Probablement rien de très original pour les familles qui vivent cette réalité au quotidien, d’autant que les parents d’Ulysse sont plutôt à l’aise financièrement, ce qui évacue rapidement la question des inégalités socio-économiques face au handicap. En revanche, pour un spectateur moins au fait du sujet, c’est une évocation à la fois pédagogique et efficace de cette réalité (évidemment romancée) qui semble bien souvent lunaire, mais aussi parfois d’une violence extrême, dans laquelle se débattent les enfants atteints de handicaps et leurs familles.
Partage d’expérience

En totale empathie avec son sujet, la réalisatrice n’évite pas toujours les lourdeurs de scénario et les écueils émotionnels. Son usage de la musique – notamment diététique – vient souvent souligner inutilement l’émotion, sous couvert d’exprimer l’intériorité des personnages. Là où elle parvient à déjouer les attentes, c’est dans le rythme du film et son choix d’un montage extrêmement dynamique et elliptique qui privilégie l’énergie à l’exhaustivité. Impossible de raconter presque 20 ans en un film d’1h30, alors la trajectoire d’Alice et d’Ulysse s’écrit en pointillés, quitte à laisser hors champ, ou parfois à abandonner en cours de route, certains éléments de l’intrigue.
Cela peut parfois être frustrant, parce que l’on s’attache au personnage, et que l’on aimerait mieux le connaître. Mais Lætitia Masson ne cherche pas à épouser artificiellement le regard d’Ulysse, dont l’expérience intime (corporelle, sensorielle, psychique) lui est par définition difficilement accessible. Elle essaye alors de partager l’expérience qui est la sienne, celle d’une mère qui le côtoie, l’accompagne, l’observe sans toujours connaître son point de vue sur le monde. Une mère comme les autres, finalement, qui veut le mieux pour son fils, tout en acceptant qu’il reste pour elle en partie une énigme, un être vivant qui suit son propre chemin. C’est dans cette vision des relations mère/fils – plus que dans les péripéties ou les obstacles didactiques – que repose la vraie force du film.
Fiche technique
Ulysse de Lætitia Masson (2026)
Avec Elodie Bouchez, Stanislas Merhar, Romane Bohringer, Gringe, Alphonse Roberts...
- Film de clôture Un Certain Regard, Cannes 2026 -
