Cannes 2026 | Fatherland de Pawel Pawlikowski : le crépuscule d’un Mann

Cannes 2026 | Fatherland de Pawel Pawlikowski : le crépuscule d’un Mann

On regarde le nouveau film de Pawel Pawlikowski en esthète : ce noir et blanc travaillé, ces compositions de plan et ces cadrages pour lesquels le terme « au cordeau » semble avoir été inventé, ce travail sur les valeurs de plan et la profondeur de champ qui trahissent les relations complexes entre les personnages… Le cinéaste polonais n’a rien perdu de son savoir-faire, composant son film comme une succession de tableaux qui, couche après couche, dépeignent l’Allemagne d’après-guerre à la fois dans sa dimension matérielle (les ruines, la désolation), historique (le contraste entre les réceptions au champagne et le cataclysme qui vient de se produire, la confrontation avec les anciens nazis, le spectre du stalinisme en action) et idéologique (la scission du monde en deux camps déjà irréconciliables). 

Il choisit de nous faire entrer dans ce monde quasi post-apocalyptique à travers la figure tutélaire de l’écrivain Thomas Mann, encore auréolé de son prix Nobel de littérature, reçu 20 ans auparavant, et de son opposition au nazisme. Son voyage pour recevoir le prestigieux prix Goethe (d’abord à Francfort, puis à Weimar) est le prétexte parfait pour traverser un pays ravagé par le rouleau compresseur de l’Histoire, désormais au centre d’enjeux de pouvoir qui le dépassent. Car ce qui se joue en Allemagne en 1949 s’apprête évidemment à dicter la géopolitique des 40 années suivantes. 

En surface

La complexité de la situation transparaît dans les différents discours de Thomas Mann, qui essaye d’emblée de se placer au-dessus de la mêlée, sans jamais être totalement pris en charge par un scénario qui a tendance à compter sur les connaissances préalables de ses spectateurs. C’est d’ailleurs la principale réserve que l’on peut adresser au film, celle de rester presque systématiquement en surface, comme s’il s’attaquait à des personnages et une époque si illustres qu’il était inutile – ou intimidant – d’approfondir le sujet. Tout juste si, au détour d’une question en conférence de presse, la question pourtant centrale de l’appartenance à un pays (le fameux Fatherland du titre) est abordée à travers quelques formules à l’emporte-pièces sur l’exil permanent et l’impossibilité du retour. C’est flagrant également dans la caractérisation de Thomas, Erika et Klaus Mann, qui restent des silhouettes esquissées, dont l’intériorité nous est inaccessible. Et dont le destin pourtant flamboyant reste en grande partie dans l’ombre.

Cela donne à Fatherland un aspect un peu figé, presque académique, qui tient moins à son sujet historique (lequel résonne sans surprise avec notre époque) qu’à son écriture distanciée et taiseuse, parfois si allusive qu’elle en devient inconsistante. On ne sait finalement trop que retenir du voyage du Grand homme dans sa patrie natale. Sur le plan personnel, Thomas Mann fait preuve d’une ambivalence évidente, qui le pousse à rejeter avec entêtement son fils aîné, y compris après son suicide, mais aussi une complicité profonde et apaisée avec sa fille Erika. 

Sur le plan politique, il démontre ce que l’on savait déjà : que cette renaissance de l’Allemagne (sous une forme bicéphale, avec la création de la RFA le 23 mai, suivie en octobre de celle de la RDA) est en vérité une continuité remaniée, dans laquelle les anciens nazis cherchent à retrouver leur place, une coupe de champagne à la main, tandis que le culte de la personnalité a juste changé d’objet. Il est bon, désormais, d’honorer Goethe et Bach, plutôt que Wagner. Mais les camps de concentration accueillent de nouveaux prisonniers, comme le rappelle une scène malheureusement vite expédiée.

Et sans doute est-ce vrai du film dans son ensemble, qui peut même parfois paraître superficiel dans son traitement du récit, comme corseté dans ses émotions, et dont le propos est parfois artificiellement plaqué. On ne sent par exemple jamais la prise de conscience de l’écrivain face à ce qu’est devenue son ancienne patrie, comme si pour lui tout cela s’était déjà joué depuis longtemps. Son voyage en prend, il est vrai, de très beaux accents de chant du cygne désenchanté.