Derek Jarman : cinq films du cinéaste queer et culte à (re)découvrir en salles

Derek Jarman : cinq films du cinéaste queer et culte à (re)découvrir en salles

Derek Jarman est né pendant la Seconde guerre mondiale, en 1942. Il n’a hélas pas survécu à une autre guerre, celle du sida, quand il s’est éteint en 1994 à l’âge de 52 ans. Sur la plaque commémorative qui lui est dédiée à Islington, quartier de Londres, on note : artiste, réalisateur et militant queer.

Le distributeur Malavida ressort cinq de ces onze longs métrages le 17 juin dans les salles françaises: Sebastiane, Jubilee, La tempête, The Last of England et War Requiem. Une infime partie de son œuvre prolifique qui comprend également 37 courts métrages, une dizaine de livres, de nombreuses toiles d’art contemporain et des clips musicaux pour Marianne Faithfull (The Ballad of Lucy Jordan, Broken English, Witche’s song), Pet Shop Boys (It’s a Sin, Rent), Marc Almond (Tenderness is a weakness), The Smiths (Panic, Ask, The Queen is Dead), Bob Geldof (I cry too), Suede (The Next Life) ou encore The Sex Pistols, Bryan Ferry et Patti Smith.

Directeur de la photographie, monteur, acteur, scénographe, Jarman était touche à tout, curieux, éclectique, underground et reconnu. Après plus de dix ans de carrière, au milieu des années 1980, il remporte un Ours d’argent à la Berlinale pour son film Caravaggio, le premier Teddy Award officiel pour The Last of England, et deux autres Teddy pour Edward II (Hitchcock d’or au Festival de Dinard) et Wittgenstein. Les British Awards lui décernent également en 1992 le Prix honorifique Michel Balcon pour la meilleure contribution au cinéma britannique.

Si Derek Jarman a débuté comme décorateur de théâtre, il commence au cinéma avec Ken Russell sur Les Diables et Le Messie sauvage au début des années 1970. Parallèlement, il réalise des courts métrages expérimentaux en Super 8, consacrés notamment aux rituels, à la magie, à la culture gay et à la vie communautaire de son atelier de Bankside. Il passe au long métrage avec Sebastiane en 1976, œuvre pionnière dans sa représentation positive de l’homosexualité.

Il poursuit avec Jubilee en 1978, film punk et dystopique devenu emblématique, puis adapte La Tempête de Shakespeare en 1979, dans une version très personnelle mêlant théâtre, musique et expérimentation visuelle.

Une œuvre en deux temps

En décembre 1986, il apprend qu’il est séropositif et l’annonce courageusement publiquement. Déjà très critique face à la réponse du gouvernement britannique à la crise du sida, Derek Jarman renforce son engagement militant lorsque le gouvernement Thatcher fait adopter la Section 28, qui interdit la « promotion » de l’homosexualité dans les écoles. Cette mesure devient pour lui le point de départ d’un activisme politique qui ne cessera plus jusqu’à sa mort. Et aussi un changement notable dans son art.

Alors que Caravaggio, sorti cette année là, lui a permis de connaître son plus grand succès public avec Jubilee, il décide d’utiliser sa colère pour nourrir son cinéma. Ainsi, l’œuvre de Jarman se scinde en deux décennies très distinctes dans sa forme. Une muse va incarner cette seconde période et ce qui sera les huit dernières années de sa vie : Tilda Swinton. L’actrice écossaise a fait ses premiers pas au cinéma avec Caravaggio et sera de tous les autres films qui suivront. Un couple de cinéma singulier. Lors d’un hommage au réalisateur, elle confiait : « On crée l’œuvre afin de faire naître une communauté, plutôt que l’inverse ».

The Last of England (1987) est un film expérimental tourné principalement en Super 8 et sans véritable scénario. « La liberté que le Super 8 lui offrait, et nous offrait à tous, était phénoménale » explique Swinton. Le film dresse le portrait sombre d’un Royaume-Uni en ruines, miné par la violence sociale, le déclin intérieur et les politiques économiques de Margaret Thatcher.

Deux ans plus tard, avec War Requiem, inédit en France, il compose une œuvre pacifiste à partir de la musique de Benjamin Britten et de la poésie de Wilfred Owen, en confrontant les images de guerre à une méditation sur la mort et la souffrance humaine. Le film marque également la dernière apparition à l’écran de Laurence Olivier.

Ainsi les cinq films que l’on peut voir en salles en juin en France symbolise deux périodes de son œuvre cinématographique, en plus de montrer l’évolution de cette singulière anthologie de poésie visuelle. Tilda Swinton y décèle même « un parfum de spectacle d’école ». Avec du désordre, des maladresses et des passions humaines. Ce désordre à la fois esthétique et politique est un mélange de cinéma, de peinture, de poésie, de musique, d’autobiographie et de militantisme. Un cinéma qui refuse des scénarios trop ordonnés, des catégories établies et le « bon goût ».

Sebastiane, péplum païen

Pour son premier long, Derek Jarman flirte avec Pier Paolo Pasolini. Dès les premières scènes, nous voici plongés dans un rituel quasi tribal, orgiaque et sauvage. Ici l’homoérotisme ne souffre d’aucune censure. Ce n’est plus le temps du Spartacus de Stanley Kubrick. Le cinéaste britannique n’a aucune pudeur, des tétons saillants, aux poils pubiens, des culs bombés et musclés aux pénis à l’air libre, voire aux phallus bien raides. Et parfois en abusant de ralentis qui pourrait faire penser aux pubs de shampoings des années 1980-1990.

Ainsi revisite-t-il le mythe de Saint Sebastien, icône de la peinture classique depuis des siècles, dans un univers masculin, avec ces corps dénudés, ces jeux de mains de vilains garçons (combats de coqs), cette intimité virile et sensuelle (ce rasage des cuisses et du torse à la serpe…). Tout cela rendrait presque voyeur. D’autant que la mise en scène se délecte de ces corps athlétiques, de ces attirances sexuelles entre des hommes dépourvus de femmes, de cette chaleur désertique qui chauffe les hormones, de ces rivières qui appellent à la nudité, de ce sauna qui fait bouillir la testostérone.

Mais Sebastiane est avant tout le chemin de croix d’un chrétien condamné. La beauté du diable (« il est magnifique dans la lumière de l’aube ») et l’innocence d’un ange. Jarman ne s’intéresse pas qu’à l’esthétique du mâle. Loin de là. Ce qui l’intéresse est ailleurs. D’une part, il décrit la décadence et le déclin de l’empire romain, en mentionnant le Colisée pas entretenu depuis deux siècles, et en montrant un gardien danser avec des cochons. Oisifs, les Romains deviennent barbares à l’écart de la civilisation. Tout est affaire de domination, soumission, humiliation.

C’est la relation entre Sebastien et son « gardien », Severus, ange blond harceleur et « impuissant », que se noue tout le récit. « Tu es toujours chrétien ? – Oui – Alors enlève mon armure! ». La frustration sexuelle du romain décuple son amour comme sa violence. Le jeune chrétien refuse le moindre baiser et a fortiori la moindre baise (non consentie qui plus est). « Pauvre Severus, tu crois que ta luxure est comparable à l’amour de dieu » lui crache-t-il, prêt à être le martyr de ces antichrétiens.

Tout l’ambivalence du film réside là, appuyée par la musique de Brian Eno. Derek Jarman ne se lasse pas de filmer sulfureusement la culture romaine et son paganisme tout en sublimant le sacrifice et la force de Sébastien, qui, dans toute sa nudité insolente, est paré à recevoir les flèches fatales. Son amour pour Dieu ne l’a jamais quitté. Et tandis que les romains bandent leurs arcs dans des positions de statues antiques, on ne sait plus quoi ou qui admirer : la beauté des Romains ou celle de Sébastien.

Jubilee, délire surréaliste

Un an après Sebastiane, Jarman change de registre et s’attaque à la reine Élisabeth 1re. La Reine vierge est envoyée dans le futur par un occultiste à travers l’esprit du personnage shakespearien Ariel, ange brun et mystique (qu’on retrouvera dans La tempête). Et ce n’est pas tout à fait son grand Royaume Uni qu’elle découvre dans ces années 1970 qui annonce l’ère thatchérienne. Le cinéaste s’inscrit dans le mouvement punk. En cette année 1977, les Sex Pistols sortent le « chocking » God Save the Queen pour le vingt-cinquième anniversaire de l’accession au trône de la reine Élisabeth II. Dans Jubilee, celle-ci est morte assassinée et son palais de Buckingham est un studio d’enregistrement pour des émissions télévisées préfigurant la télé-réalité.

No future. Voilà ce qu’il advient d’une Angleterre devenue grise, violente, bétonnée, désespérée. L’inverse du Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón de Pedro Almodovar, sorti trois ans plus tard. Ici, la jeune génération semble foutue. Toute ? Non, un groupe de nihilistes semble vouloir résister. C’est Orange mécanique version meufs (avec une bataille au ketchup culte que ne renierait pas John Waters). La vie en communauté, le désir comme seul diktat, des nymphes, des artistes, des vierges voyeuses, des frères qui partagent leur vaseline… Et quand on entend dans la bouche de l’une des Amazones (déjantées) « faites de vos désirs la réalité », on observe que le réalisateur applique exactement ce précepte à son cinéma.

Le récit est déconstruit, les époques se mixent. C’est un peu Peau d’âne dans le cinéma britannique « social » des années 80, la vulgarité assumée en bonus. Clairement, Jubilee s’approche d’une démarche surréaliste et anticonformiste. Mais ici le propos est politique. En plaçant l’aristocratie (et la royauté) dans le passé, Jarman tire à boulets rouges sur une société à bout de souffle. La télévision vide les cerveaux et les propriétaires des médias sont les nouveaux régnants. Les jeux de loterie ne sont qu’une addiction de plus pour faire oublier la misère et accepter l’autoritarisme et l’intolérance (car désormais le Dorset est interdit aux Noirs, aux homosexuels et aux Juifs).

Cela pourrait nous foutre un bon coup de blues, mais Jarman veut encore croire au pouvoir de la révolte. Le film est ponctué de nombreuses performances, et se nourrit de son hystérie. Une orgie visuelle (et parfois sexuelle) qui rend le pouvoir aux femmes. Les hommes ici sont des étalons, objets charnels accessoires, qu’on domine jusqu’à les étouffer au moment de jouir ou les castrer quand ils pissent. Clairement anti-patriarcal, le film est un monument déglingué honorant des harpies, divinités de la dévastation et de la vengeance.

La tempête, ou Shakespeare revisité

Des cinq films, c’est celui qui a le plus vieilli, et qui convainc le moins. Réalisé deux ans après Jubilee, La tempête s’inscrit encore dans cette période élisabéthaine mais ne cherche aucune confrontation avec le présent, hormis ce « Stormy Weather » (le titre sied bien à la pièce) chanté par la déesse (Elisabeth Welch) lors d’une grande fête colorée.

Pour le reste ce n’est pas tempête dans un verre d’eau mais plutôt tempête sous le crâne (pas celui d’Hamlet, quoique). La folie est de tous les tableaux. Tout le monde se parle à soi-même ou s’évade dans un onirisme délirant. Jarman aussi. On voit bien qu’il ne résiste toujours pas à la tentation de filmer un homme nu sortant de l’écume de l’océan. Il convoque divinités et mythologie, Ulysse et Vendredi, la vie sauvage et les esprits (Ariel est de retour). Et une ronde de marins, endiablée et sexy.

Ce film de Jarman préfigure le cinéma de Peter Greenaway. Un conte un peu foutraque, clairement blasphématoire. La mise en scène est bien plus travaillée que dans ses deux premiers longs métrages. Les angles et les cadrages sont plus soignés. La lumière, qu’elle soit bleutée ou entre ombres et lumières, ajoute une dimension fantasmagorique à la dramaturgie.

Car cette Tempête, où Prospero est à la fois tyran et sorcier, répond aux aspirations/inspirations du réalisateur : une logique de groupe, quelques échanges surréalistes, l’aliénation individuelle, la lutte contre l’ordre établi.

The Last of England, Requiem d’une nation

En 1988, l’Angleterre a changé, et Derek Jarman aussi. Reconnu et respecté, atteint du VIH, anti-thatchérien notoire, activiste revendiqué, ses films n’ont plus la même tonalité.

The Last of England déconstruit toute forme de narration. Il s’agit d’un poème apocalyptique où le montage prime sur le récit. Un cinéma expérimental où la philosophie s’interprète par l’image. Une série de souvenirs, de fragments de mémoires qui se juxtaposent.

Au cour de cette intention, cette phrase : «Nous sommes tombés de la roue de l’infortune. (…) J’ai vu les plus grands esprits de notre époque se faire détruire par la folie et mourir de faim dans l’hystérie, nus, non pas dans une explosion mais dans un gémissement. » Elle est la synthèse finalement de toutes les œuvres du cinéaste.

Le film dépeint une nation en ruines, avec ses zones abandonnés, ses usines désaffectées, ces bouts de ferraille qui traînent, ces poubelles dans lesquelles on se noie. Une civilisation qui fabrique des misérables et des hommes en costard-cravate. Et bien sûr, quelques jeunes hommes en jean, torse nu.

Mais ici, la nudité est primitive, presque pathétique, en tout cas fade. Comment être heureux ou avoir de l’espoir quand les émeutes sont réprimées, les armes sont partout, quand le régime se fascise? C’est un film sur la colère. Jarman est en colère. Les flammes (de l’enfer) et le feu brûlent partout. Même le ballet est enragé. On baise sur l’Union Jack pour niquer un pays contaminé par la violence, enchainé à une Amérique bien plus vibrante et dynamique.

Dans ce cocktail molotov visuel et sonore, le réalisateur montre un monde déchu, où le verbe est superflu. Tout juste surgissent par instants des échos d’un passé heureux, d’une enfance joueuse et bourgeoise. Vingt ans plus tard, dans ce pays dévasté, c’est l’ennui qui triomphe. Le sexe est solitaire. Nous ne sommes plus que des chimères.

Avec malice, Derek Jarman balance une grenade dans cette guerre. Dégoupillée, sur l’air majestueux et royal de Pump and Circonstances, hymne victorien. À l’écran, un empire disloqué et les racines du mal anglais. Un pays qui paye pour toutes ses fautes. Contemplant ses siècles de grandeur et constatant ses malheurs.

War Requiem, opéra pacifiste

Film inédit en France, War Requiem permet au réalisateur de pousser en core plus loin le curseur de l’expérimentation en matière narrative et visuelle. Œuvre stylisée, riche en symbolismes, il s’agit d’un film sans dialogues. La musique opératique de Benjamin Britten s’accompagne de voix off, de textes, et surtout d’images.

Multipliant les références – la poésie de John Keats, l’esthétique du Gréco, le tambour de Günter Grass -, le film est une litanie lyrique dévoilant chaque aspect monstrueux de la guerre. Les femmes pleurent les hommes et haïssent le simple casque du soldat. Ces (beaux) soldats envoyés dans les tranchés comme des travailleurs à la mine. Entre deux assauts, l’ennui de la routine. Mais surtout des jeunes hommes qui partent à l’abattoir : « nous avons marché ensemble vers la mort ». Ça crache du sang quand ça vit encore. Ça regarde dans le vide quand il n’y a plus de vie. Les charniers sont autant des crimes qu’un châtiment éternel. De quoi pousser un cri et fermer ses yeux.

Mais avec ce film, Derek Jarman semble écrire une synthèse conclusive des quatre autres. Le martyr des soldats répond à celui du Saint Sébastien, le pamphlet anti-élite équivaut au brûlot de Jubilee, tout comme le champ de ruines des pays en guerre fait écho au déclin d’une nation dans The Last of England. Enfin, la religion est critiquée et durement moquée comme dans La tempête.

Qui dit requiem dit colère et lamentations. Les infirmières, suaves, sont les piétas des temps modernes et les soldats, innocents et désillusionnés, des nouveaux Christ. « Ô purest of the creatures ». On revient à Abraham qui tua son fils, comme la nation tue sa jeunesse sur les champs de bataille. « Où est l’agneau de cette offrande? » Le soldat est là attaché, allongé sur un autel particulier. Les anges sont impuissants. Le prêtre doit le saigner pour que le spectacle soit total devant ces bourgeois, ces élus, ces banquiers, qui se baffrent et rient de la situation, qui jouissent et applaudissent ces morts inutiles. Responsables et coupables, ils savent qu’ils seront impunis.

Ici les couronnes de lauriers sont faites de fils barbelés. Là, le soldat inconnu reconstitue le tableau de Piero della Francesca, La Résurrection. Il ne reste plus qu’à croire à ce miracle biblique tant le chemin de croix fut une traversée des enfers.

Car War Requiem fascine par sa beauté à la fois non conventionnelle et profondément érudite. Bien sur, Derek Jackman insert quelques effets de style qui lui sont propres comme ce spectacle à l’Hôpital où Lady Britannia, des danseuses de French Cancan et deux grandes faucheuses semblent ignorer les malheurs des infirmes. Mais bénis soient les malheureux, ce n’est qu’une pièce dans ce puzzle où s’entrelacent les souvenirs d’un soldat traumatisé par la guerre.

Cet opéra de douleurs et sans aucune gloire hypnotise dès qu’il s’écarte de son fil conducteur. Les images de guerres vont s’enchainer. Toutes le guerres : de la Grande guerre qui semble extraite de films d’Abel Gance au Vietnam et au Cambodge, loin de l’esthétisme du cinéma hollywoodien. Des images de la Croix rouge, des hommes portant d’autres hommes blessés ou décédés. Car loin des obus, d’Hiroshima, des crânes entassés par milliers, il ne reste que le sang, qui ne peut pas être lavé par de l’eau quand celle-ci est boueuse. Loin de leurs linceuls (draps blancs ou tapis de neige), les morts hantent (« laisse-nous dormir, à présent »).

Derek Jarman a cette faculté à créer un cinéma aussi cérébral que sensoriel, intellectuel qu’émotif. Il parvient avec un film aussi mortifère que celui-ci a nous captiver par des yeux plein de pitié et d’amitié, des hommes qui s’aiment, une solidarité et une affection mutuelle tacites mais palpables.

C’est l’histoire d’un homme (Laurence Olivier dans son dernier rôle), en vieux soldat qui tricote sur sa chaise roulante et qui raconte l’horreur de ces guerres meurtrières à son infirmière (Tilda Swinton, déjà magnétique) : « je pleure ma vie inachevée, mon désespoir » dit-il.

Même s’il a encore réalisé quatre autres longs métrages après Way Requiem, Derek Jarman aurait pu faire de cette phrase son épitaphe quand il s’est éteint cinq ans après ce film.