Rencontres d’Arles 2026 : 6 rétrospectives, pour le meilleur et pour le bof

Rencontres d’Arles 2026 : 6 rétrospectives, pour le meilleur et pour le bof

Arles, c’est aussi l’occasion de mettre à l’honneur de grands photographes, à travers des rétrospectives plus ou moins larges. Par leur dispositif, certaines épatent quand d’autres déçoivent. Mais ce sont souvent ces grands noms, qui bénéficient de nombreuses publications, catalogues, monographies muséales par ailleurs, qui sont mis en valeur dans les médias traditionnels.

Martine Barrat

Soul of the City est sans aucun doute l’une des expos majeures de ces Rencontres. Danseuse, documentariste vidéo, elle devient photographe sur le tard en s’intéressant aux gangs du South Bronx, les Roman Kings et les Ghetto Brothers. C’est ainsi que commence le parcours : avec ces jeunes Afro-américains marginaux, elle pose les bases de son style. Entre confiance de ceux qui posent et distance de ce qu’elle saisit, elle réussit à infuser une véritable humanité dans ces communautés régies par la violence et la précarité. La vie avant tout. Que ce soit à New York, dans les clubs de boxe ou dans le quartier de la Goutte d’or à Paris, avec ces enfants qui jouent dans la rue. Il n’y a pas de classes sociales, de différences par la couleur de peau. Tout est collectif. Martine Barrat a fait de la photo une passion jusqu’à réaliser de très beaux clichés de Bob Marley, Tina Turner, James Baldwin ou Martin Scorsese. Mais défiant cet anoblissement « people », elle savait aussi rendre hommage à ses amis anonymes à travers des collages de bric et de broc encore plus touchants.

Nos rêves lointains

Le titre est emprunté au livre de Nathacha Appanah, publié cette année chez Gallimard. Des extraits de son texte résonnent avec les photos choisies dans les 1800 clichés de la collection de la Fnac. On traverse ainsi un siècle d’histoire de la photo avec une centaine de tirages magnifiques (souvent gâchés par l’éclairage et les reflets, hélas). Si le texte littéraire n’apporte pas grand chose, hormis une justification des choix de photos, l’ensemble produit un beau voyage, visuel et imaginaire, une sorte d’errance sans frontières temporelles ou géographiques. De quoi se faire une bonne leçon de culture générale avec les photos de Berenice Abbott, Costis Antoniadis, Bruno Boudjelal, Henri Cartier-Bresson, Denis Dailleux, Raymond Depardon, Kamel Dridi, Cristina García Rodero, Harry Gruyaert, Sergio Larrain, Françoise Nuñez, Willy Ronis, Sebastião Salgado, Sigurgeir Sigurjónsson, Martine Voyeux et même Wim Wenders.

La nature d’Edward Steichen

Pionnier du pictorialisme, photographe de mode et portraitiste, designer et même commissaire d’exposition, Streichen est devenu avec le temps un des grands noms de la photographie. Son amour de la nature en fait même un précurseur écologiste tant elle faisait partie de sa vie. Cette sélection d’œuvres rarement montrées issues des collections luxembourgeoises dévoile un travail fortement inspiré par son premier métier, la peinture. Il s’en dégage une atmosphère étrange, où fleurs, arbres, plantes et eaux envahissent le cadre, réduisant l’humain à un objet de décor ou un invité toléré. Il pouvait photographier la croissance d’un arbre pendant une décennie comme s’émerveiller de la gémométrie des plantes, la saisir dans l’instant ou la mettre en scène avec sa famille et ses amis. Une beauté à couper le souffle qui, pour le coup, aurait mérité bien plus que ce petit espace dans les Ateliers.

Alain Keler

Première grande rétrospective du photojournaliste octogénaire, on sent d’entrée qu’elle est faite pour séduire un musée de la photo, fournie clé-en-main. Il faudra quand meme revoir ces cartels sur plaque métallique, illisibles dans la pénombre, en plus de devoir se pencher ou s’assoir pour les décrypter. Défilent devant nos yeux 60 ans de reportage et autant de conflits, luttes, et révolutions, d’Asie en Amérique latine, des Etats-Unis à la vie politique française. Du grand classique sur l’Histoire du XXe siècle, pour le compte des plus grandes agences. Et de facto, on est saisit par son regard pertinent sur les gens qui dominent ou ceux qui subissent le chaos guerrier ou discriminatoire. La brutalité est permanente quand ce n’est pas le fascisme ou la barbarie. Le bonus est en fait ailleurs : dans ces planches contact où l’on comprend / apprend pourquoi tel cliché a été retenu parmi la rafale de photos (un angle, un focus, une lumière change tout), ses carnets de voyage sur petits carreaux et surtout son compte Tumblr, Journal d’un photographe, dont quelques pages sont reproduites avec style : une image, un commentaire, souvent incisif et décalé. Une sorte de Mémoire en ligne qui passionne presque davantage que les beaux tirages.

Harry Gruyaert

Plus très jeune non plus, on ne présente plus le photographe exposé dans les musées du monde entier depuis 40 ans et déjà présenté à Arles. Sans compter le grand nombre de livres thématiques autour de son œuvre. Bref tout sauf une découverte. Séduisante par son esthétique, les séries exposées nous invite à un tour du monde entre New York et Paris, Tokyo et Anvers, Mumbai et Londres. L’unité est esthétique, avec ses couleurs chatoyantes, saturées et contrastées, ses jeux d’ombres et de lumières. On navigue entre Martin Parr, Edward Hopper et Wong Kar-wai. L’urbanisme est essentiel à la composition de l’image, mais ce sont bien les êtres, absents ou ailleurs, qui habitent le cadre. Comme un théâtre où le mouvement se fige. Deux diaporamas (New York et les Rivages du nord) complètent le dispositif, très académique, mais qui vise avant tout un public mainstream cherchant une trace d’un passé révolu dans une atmopshère autrefois moderne.

William Klein

Saturée de public (sauf tôt le matin), la star de la photo a le droit de nouveau à une exposition arlésienne. Plus petite qu’on ne l’imaginait, dans une belle chapelle. Presque humble pour celui qui a eu les honneurs du Moma, du Centre Pompidou, de la Maison européenne de la Photographie, ou de la Tate Modern. On a beau nous vendre l’expo comme l’illustration de son engagement, on reste largement sur notre faim. Une fois de plus New York, ses néons et ses logos (dont le film Broadway by Light avec Alain Resnais et Chris Marker au générique). Il y a bien des œuvres indédites, des alcoves sur Polly Maggoo ou Muhammed Ali, un mur sur son rapport à la télévision (baclé), mais la grande chronologie de sa vie (ça fait autant de photos en moins à montrer) et la scénographie en couleurs franches qui tranchent avec l’environnement affaiblissent un ensemble assez frustrant. Reste ses œuvres photographiques et planches repeintes ou ses collages qui transcendent un peu ce corpus déjà vu. Et surtout une belle installation contemporaine dans la croisée des transepts qui nous démontre qu’une autre exposition, plus singulière, était possible.

Dernier épisode : Park Chan-wook, du cinéma à la photo