La canicule a ralenti le rythme des Rencontres d’Arles, mais n’a pas empêché les professionnels de venir inaugurer une (nouvelle) fondation ou de danser au bout de la nuit dans quelques soirées peu fraîches. Année après année, l’événement semble grossir à vue d’œil entre un « In » pléthorique et un « off » exponentiel. Comme les budgets sont contraints, on constate surtout la montée du « papier peint » (ces photos agrandies qui servent à décorer les murs) plutôt que de se concentrer sur l’éternel problème des reflets sur les tirages qui empêchent parfois de découvrir la subtilité de la photo.
Mais surtout, on note que l’édition 2026 se soucie assez peu de notre époque. Le climat, les inégalités sociales, la domination de la tech, ou encore le populisme politique sont quasiment absents. La ligne éditoriale a pourtant sa cohérence : le vivant (animaux à foison, fleurs), la guerre (passée ou contemporaine), les enfants (d’hier et d’aujourd’hui) et l’Afrique sont omniprésents. On assiste surtout à un gros coup de nostalgie avec quelques grands noms du patrimoine et des séries très esthétiques, forcément séduisantes, mais qui auraient davantage leur place dans une expo de musée que dans une installation de festival.
Ghana, rêver l’indépendance

Comment fabriquer un nouveau pays à travers l’image? Entre « propagande » et idéalisme, c’est la question que se pose l’exposition. Dès son indépendance en mars 1957, le Ghana comprend l’impact de la culture pour s’émanciper de la vision occidentale. La photographie va être l’un des vecteurs essentiels pour illustrer la modernité du pays. L’exposition compile le travail de grands noms (James Barnor, Willis E. Bell), les regards étrangers (Paul Strand) et locaux (Denys Gawu-Mensah, Efua T. Sutherland) et vous ne resterez pas insensible aux splendides œuvres de Carlos Idun-Tawiah.
Des magazines illustrés aux cartes postales, de la photo d’art sur le quotidien à la photoreportage sur le travail, c’est toute une école de l’image qui s’est créée, et qui donne le ton de ces Rencontres d’Arles – l’Afrique, la nostalgie – tout en déconstruisant l’imagerie coloniale.
Deux autres expos font le récit d’une Afrique en mutation : Paul Kodjo: Photoromance, qui souffre de sa petite taille et de son faible nombre de tirages, mais qui rappelle le pouvoir de la narration photographique, inspirée du langage cinématographique. Drames et joies s’entremêlent dans cette captation fictionnelle d’une Côte d’Ivoire en noir et blanc.
Et il y a aussi Sammy Baloji avec un travail davantage documentariste sur les traces de la sécession katangaise, et en arrière-plan son histoire familiale dans la province du Katanga et les recherches menées par l’anthropologue Filip De Boeck entre le Congo et l’Angola. Paysage prisme mixe des archives occidentales, des témoignages, des photos actuelles pour interroger la mémoire d’un conflit et sa transmission dans le temps.
Modèle animal

L’exposition fleuve de ces Rencontres. Des microphotographies d’Auguste Bertsch au XIXe siècle aux vidéos virales sur les réseaux sociaux, le règne animal s’offre sous toutes ses coutures : absurde, drôle, dramatique, magnifique, poétique… L’animal n’est pas qu’imaginaire ou objet artistique, il est parmi nous en permanence. Il sert d’accessoire pour une pochette de disque ou une photo de mode (Deneuve/Bailey/flamand rose), comme il est le sujet d’un formidable travail artistique plus contemporain (SMITH).
Qu’il soit animal de compagnie curieux ou invité impromptu d’une scène, victime de la sauvagerie des humains ou mystère capté à force de patience (La panthère des neiges de Vincent Munier), il trouve ici sa place en tant qu’être fascinant, qu’il soit à quatre pattes, avec un bec, ou domestiqué. Nos amies les bêtes ont ainsi intrigué les plus grands : Jane Evelyn Atwood, Richard Avedon, Roger Ballen, Peter Beard, Sophie Calle, Raymond Depardon, Robert Doisneau, Elliott Erwitt, Masahisa Fukase, Jean‑Paul Goude, Harry Gruyaert, Ren Hang, Karen Knorr, Jacques‑Henri Lartigue, Feng Li, Sarah Moon, Martin Parr, Sebastião Salgado, Lee Shulman, Sabine Weiss, Ylla et même Émile Zola.
Même si ce sont les photographes contemporains qui passionnent davantage en floutant les frontières entre réel et imaginaire, humanité et animaux.
Nous ne sommes pas seuls

Ici point de classiques. C’est le grand Disclosure Day de la photo. Et sans doute l’un des angles les plus passionnants des Rencontres d’Arles depuis des années. Tout est dit dès le poster de la série X-Files et ce slogan « I want to Believe ». Soit, en fait une mystérieuse photographie réalisée en 1975 par le Suisse Billy Meier, ufologue qui aurait rencontré des extra-terrestres et qui a produit plusieurs centaines de photos, des films et des échantillons de métaux censés illustrer la fabrication des soucoupes volantes.
Nous voici donc dans un voyage intersidéral et sidérant ponctué par des clichés qui prouveraient l’existence d’extra-terrestres. Fake news, doute sur la réalité, anomalies visuelles : l’image est remise en question, interprétée, peu fiable et pourtant elle a inspiré de nombreux films populaires, des fantasmes pregnants et consituent une forme de nouvelle mythologie étrange (et étrangère).
Une esthétique singulière qui a imprimé nos rétines (l’extra-terrestre ressemble à la créature de Roswell, les ovnis sont des soucoupes volantes) et influencé quelques esthétiques (mode, objets, décors) dont certains photographes se jouent avec délectation.
Ming Smith

Lueur nomade réhabilite Ming Smith. Figure majeure (et méconnue) de la photographie américaine, artiste sans frontière explorant toutes les possibilités et les facettes de son médium, elle est exactement l’antithèse des « classiques » exposés cette année : l’image est vivante, vibrante. Elle manie le flou et le figé, le spectral et le spectacle.
Ses photos exacerbent une forme d’hyper-sensibilité, tout en laissant de la place au trouble qu’elles dégagent. C’est la belle découverte monographique de ces Rencontres. Son onirisme flirte avec la peinture : ces photos semblent de véritables tableaux. Même ses quelques nus jouent avec l’ombre et la lumière pour en souligner l’aspect le plus fantomatique du sujet, en jouant notamment sur le mouvement pas net et les couleurs contrastées..
Pour ses compositions plus classiques – photos de voyage ou clichés engagés – elle sait poser son regard à bonne distance, que ce soit sur Grace Jones (jeune) ou deux vieiiles dames anonymes. D’où le titre de l’exposition : des lueurs qui surgissent de nulle part et un art imprégné de nomadisme, dans la forme ou sur le fond.
Lee Shulman et Omar Victor Diop

C’est l’un des rares parcours qui proposent une manipulation de l’image. Photoshop est passé par là. Et ce n’est pas vain. Devant nous des (vrais) clichés d’une Amérique des années 1950-1960, vantant l’American Dream et la perfect life (ski, babrbecue, fêtes à domicile, etc…). Mais un élément « perturbateur » vient modifier notre regard. Omar Victor Diop, bel homme toujours chic, est noir. Au premier plan ou au fond de l’image, il est le seul noir parmi tous ces blancs. En une image, en partie composée en studio, on saisit à la fois l’invisibilisation des minorités dans la propagande de l’American Way of Life des Trente glorieuses et l’incongruité de cette même propagande racialiste.
La force visuelle ne provient pas seulement du fond (racisme dénoncé) et de la forme (brillant travail de « reconstitution » revisitée). L’émotion est à chaque fois réelle parce qu’elle souligne le problème de la représentation tout en démontrant sa critique : le modèle semble tout à fait à l’aise en étant l’égal des autres. Tout est illusion et révèle le regret ou la colère dans un environnement faussement joyeux et insouciant.
Clairement politique, la série (qui se termine par un faux film super-8 reprenant les mêmes codes, dans un salon d’époque), démontre à quel point la photo peut avoir été excluante, socialement comme racialement. Et c’est ce qui nous happe immédiatement : l’absence de métissage dans la plupart des expos vues à Arles. D’un côté, les Africains ou les Afro-occidentaux, de l’autre les caucasiens.
Fiction et réalité s’entremêlent pour réinventer une histoire perdue, gâchée, avec un véritable sens de l’image qui divertit autant qu’il intrigue.
Pentti Sammallahti

Direction la Finlande et le noir et blanc. Influencé par l’image soviétique comme par l’épure nordique, Pentti Sammallahti éblouit avec ces photos poétiques et son art de la patience. De la pure esthétique ? Pas seulement, car entre les animaux, les enfants, la nature, on y trouve l’humour délicieusement absurde de la culture finnoise comme la mélancolie palpable de ces gens qui vivent de longs hivers.
Alors contemplons avec lui bateaux, chevaux, chats, chiens, nuages, villages enneigés, oiseaux sur le fil électrique, lieux reculés, rues désertes… C’est ici et c’est au loin. Il s’agit sans aucun doute de ce qu’on attend de ces Rencontres : une découverte qui devient instantannément un classique.
Prochain épisode : 8 curiosités.
