Annecy 2026 | Rencontre avec Olivier Clert pour « Lucy Lost »

Annecy 2026 | Rencontre avec Olivier Clert pour « Lucy Lost »

Après une longue carrière comme storyboarder sur plusieurs productions d’animation françaises et internationales, Olivier Clert passe pour la première fois à la réalisation d’un long métrage avec Lucy Lost. Habitué à intervenir en amont de la fabrication des films, il franchit ici une nouvelle étape en accompagnant un projet de son écriture jusqu’à sa finalisation.

Son premier long métrage, qui était sélectionné dans la compétition internationale du Festival d’Annecy 2026 après avoir fait sa première à Cannes, est une adaptation du roman de Michael Morpurgo, Le Mystère de Lucy Lost. Il raconte l’histoire de Lucy, une jeune fille qui tente de se reconstruire après un traumatisme. À travers son regard d’enfant, le récit aborde des thèmes universels comme le deuil, le rejet, l’empathie et la difficulté de trouver sa place dans le monde. Olivier Clert signe ainsi un récit destiné autant aux enfants qu’aux adultes, que l’on pourra découvrir dans les salles le 28 octobre prochain.

E.N. : Lucy Lost est votre premier long métrage en tant que réalisateur après une longue carrière de storyboarder. Comment avez-vous vécu ce passage à la réalisation ?

O. C. : Le scénario et le storyboard sont des domaines dans lesquels j’ai beaucoup travaillé et que je connais assez bien. Pour ce film, j’ai bénéficié d’une très grande liberté. Le producteur m’a fait confiance et m’a laissé raconter l’histoire comme je le souhaitais, avec très peu d’interventions de sa part.

En revanche, la grande différence commence après le storyboard. Habituellement, une fois l’animatique terminée, je quitte le projet pour passer au suivant. Cette fois, en tant que réalisateur, j’ai accompagné tout le processus de fabrication. Cela signifie suivre plusieurs centaines de personnes, résoudre des problèmes techniques, superviser toutes les étapes de production et accompagner le film jusqu’à son achèvement. C’était une expérience totalement nouvelle pour moi !

Ce qui est fascinant, c’est de voir le film prendre progressivement vie : d’abord grâce au jeu des comédiens, puis à l’animation, à la musique et au son. Chaque étape ajoute une nouvelle dimension. C’est extrêmement grisant de voir un projet ainsi. Au-delà de l’aspect artistique, cette expérience est aussi beaucoup plus riche humainement. Le storyboard est un travail relativement solitaire, tandis que la réalisation consiste avant tout à guider une équipe et à partager une vision commune.

E.N. : Qu’est-ce qui vous a particulièrement touché dans le roman de Michael Morpurgo ?

O.C. : C’est avant tout le personnage de Lucy. Elle tente de se reconstruire après un traumatisme, et je trouvais très fort de pouvoir aborder ce thème dans un film destiné à un large public. Le livre permettait aussi de parler de la difficulté à grandir, de trouver sa place parmi les autres, de vivre le rejet et de surmonter ses blessures. Nous avons donc choisi de raconter l’histoire du point de vue de Lucy, afin que le spectateur partage pleinement son parcours émotionnel.

« Les enfants possèdent une capacité d’émerveillement que j’essaie de conserver. »

L’enfance est un sujet qui me touche profondément. J’aime l’idée de faire des films qui s’adressent à tout type de personne, et notamment aux enfants. Je trouve important de leur donner des clés pour comprendre le monde dans lequel ils grandissent. Les enfants possèdent une capacité d’émerveillement que j’essaie moi-même de conserver. C’est une qualité que j’aime retrouver dans mes films. Je ne suis pas opposé au cinéma destiné aux adultes, bien au contraire. J’aime toutes les formes de cinéma. Mais, en tant que réalisateur, j’aime particulièrement raconter des histoires accessibles à tous. Ce film parle précisément de l’enfance et de la manière dont on grandit. J’ai finalement essayé de réaliser le film que j’aurais aimé découvrir lorsque j’étais enfant.

« Les contraintes deviennent une véritable source de créativité. »

EN : Vous avez participé à des projets adaptés d’oeuvre littéraire comme Le Petit Prince (2015) ou Amélie et la métaphysique des tubes (2025). Qu’est-ce qui vous plaît dans cet exercice ?

O.C. : Ce que j’apprécie avant tout, c’est qu’on ne part jamais d’une page blanche. Bien sûr, il faut s’approprier l’œuvre. Dans ce film, nous avons d’ailleurs beaucoup transformé l’histoire tout en restant fidèles à ses thèmes fondamentaux. J’aime cette idée de partir d’un matériau existant pour en proposer une lecture très personnelle. Paradoxalement, les contraintes sont souvent stimulantes. Le fait d’avoir un cadre m’oblige à chercher des solutions que je n’aurais peut-être jamais trouvées si j’avais été totalement libre. Les contraintes deviennent alors une véritable source de créativité.

E.N : Vous êtes-vous éloigné du roman ?

O.C: La structure générale de l’histoire est restée fidèle au livre. En revanche, nous avons changé le point de vue. Le roman alterne entre plusieurs personnages qui ne se rencontrent jamais vraiment. Ce fonctionnement est très efficace en littérature, mais il l’est beaucoup moins au cinéma. Nous avons donc relié ces différentes histoires afin de créer une narration plus fluide.

En restant fidèles aux événements historiques racontés dans le livre, nous avons développé davantage l’imaginaire de Lucy. Cela nous a permis d’introduire une dimension plus onirique et fantastique, notamment avec la séquence de la transmission des souvenirs, qui n’existe pas dans le roman. C’est cette idée qui a véritablement débloqué l’adaptation. Avant mon arrivée sur le projet, plusieurs scénaristes et réalisateurs avaient tenté pendant plusieurs années d’adapter le livre sans parvenir à résoudre cette difficulté narrative.

E.N: Avez-vous envie, un jour, de réaliser un film entièrement original ?

O.C. : Oui, bien sûr. J’ai plusieurs idées personnelles. Mais je reconnais que l’adaptation est un exercice qui me plaît beaucoup, justement parce qu’elle me pousse à explorer des sujets auxquels je ne me serais peut-être jamais attaqué spontanément. Cela constitue un formidable point de départ.

« Il existe une continuité entre les violences de la cour de récréation et celles du monde adulte. »

E.N : Le film évoque l’empathie, l’acceptation de l’autre et le rejet. Pourquoi ces thèmes vous semblaient-ils importants ?

O.C. : Parce qu’ils concernent tout le monde. Nous avons tous connu, un jour, le sentiment d’être rejeté ou de ne pas trouver notre place. Ce qui m’intéressait, c’était de montrer comment cette violence, parfois très présente dans l’enfance, peut se prolonger à l’âge adulte sous des formes beaucoup plus graves : les conflits, la xénophobie ou l’exclusion. Il existe une continuité entre les violences de la cour de récréation et certaines violences du monde adulte. Ce sont des sujets profondément actuels, qui me semblaient importants à aborder.

E.N. : Certaines scènes peuvent sembler choquantes. Était-il difficile de trouver un équilibre ?

O.C: Nous nous sommes effectivement posé cette question tout au long de la fabrication. Mais comme le film est entièrement raconté du point de vue de Lucy, tout est filtré par son regard d’enfant. La violence n’est jamais montrée de manière brute ; elle est toujours perçue à travers sa sensibilité. L’animation possède d’ailleurs une force particulière. Le dessin agit comme une forme de filtre qui permet d’aborder des sujets très difficiles sans tomber dans un réalisme trop brutal.

Personnellement, j’ai grandi avec des films qui n’avaient pas peur d’aborder des thèmes difficiles. Je pense aux grands classiques de Disney, à la mort de Bambi ou encore aux dessins animés japonais que nous regardions enfants. Ces œuvres m’ont aidé à grandir. Je pense que les enfants ont besoin qu’on leur montre le monde tel qu’il est, avec délicatesse, sans chercher à tout édulcorer. Ces films ouvrent le dialogue avec les parents et donnent des clés pour comprendre la guerre, la différence ou la violence.

E.N: Qu’avez-vous appris sur la mise en scène en réalisant ce premier long métrage ?

O.C : J’ai compris que le rôle du réalisateur consiste avant tout à transmettre une vision. Lorsque je faisais du storyboard, je proposais des idées, puis je passais au projet suivant. Cette fois, il fallait convaincre toute une équipe. Au fond, ce ne sont pas les réalisateurs qui fabriquent les films. Ce sont les animateurs, les musiciens, les comédiens ou les décorateurs. Le réalisateur doit parvenir à communiquer son imaginaire pour que chacun puisse y contribuer. Cette transmission est au cœur du métier.

Propos recueillis par Alexandre Le Gal

Fiche technique

Lucy Lost de Olivier Clert (2026)
Durée : 1h29
En salles le 28 octobre 2026
Scénario : Olivier Clert, Helen Blakeman (adapté du roman de Michael Morpurgo)
Musique : Anne-Sophie Versnaeyen
Direction artistique : Joyce Colson
Distribution : Le Pacte
Avec les voix de : Charlie Rosenzweig (Lucy), Zach Valentin-Dattas (Alfie), Quentin Faure (Jim), Keanu Peyran (Zeb), Léonie Didier-Chiara, Haïly Yseembourg, Rafael Didier-Chiara, Gustave Brière...
Festival international du film d'animation d'Annecy 2026 – Compétition officielle